L'ANNEE TERRIBLE (E U VI CTOR HU GO POESIE ODES ET BALLADES. LF. S ORIENT ALES. LES FEU1LLES o'AUTOMNE. LES CHANTS DU CREPUSCULE. LES VOIX INTE RIEU RES. LES RAYONS ET LES OMBRES. LES CHATIMENTS. LES CONTEMPLATIONS. LA LEGENDE DES SIECLES. LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS. L'ANNEE TERRIBLE. ROMAN HAN D ISLANDS. BU G-J A R G A L. LE DERNIER JOUR CONDAMNE. CLAUDE CUEUX. CROMWELL. HERN A NI. MARION DELORME. LE ROI S'AMUSE. LUCRECE BORGIA. NOTRE-DAME DE PARIS. LES MISE RABLES. LES TRAVAILLEURS DE M E R. L'HOMME Q.UI RIT. DRAME MARIE TUDOR. ANGELO, TYRAN DE PADOUL. LA ESME RALD A. RUY BLAS. LES BURGRAVES. COMPLEMENT LITTERATURE ET P H I L O S O - PHI E MELEES. >LE RHIN. NAPOLEON LE PETIT. WILLIAM SHAKESPEARE. OEUVRES ORATOIREg: (INSTITUT, CUAHBRE DKS PAIRS, ASSEMBLES CON STJTU ANTE, AS- SEMBLEE LEGISLATIVE, DISCOURS DE L'EXIt.) PARIS. ACTES ET PAROLES. En vente, che^ Michel Levy freres EDITION NOUVELLE CONTENANT L'A L L O C U T I O N A LA FRANCE DE 1872 Un vol. in-i8 : a fr. ; grand in-8 , papier de Hollande, 6 fr. VICTOR HUGO L'ANNEE TERRIBLE QUATRIEME EDITION PARIS MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS RUt AUBER, 3, PLACE DE I/OPERA LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DBS ITAUENS, 1$, AU COIN' DE LA RUE DE CRAHMONT 1872 Droits de reproduction et de tiaduction reserves. -pa L'e'tat de siege fait parlie de 1'Annee Terrible , et il regne encore. C'est ce qui fait qu'on rencontrera dans ce volume quelques lignes de points. Cela marquera pour 1'avenir la date do la publication. Par le meme motif, plusieurs des pieces qui composent ce livre, appartenanl notamment aux sections avril f mai, juin et juillel, ont du elre ajourn^es. Elles paraitront plus tard. Le moment ou nous sommes passera. Nous avons la repu- blique, nous aurons la liberty. Paris, avril lb~i. 2122430 PARIS CAPIT.ALE DES PEUPLES V. H. PROLOGUE LES 7,500,000 GUI (Public en mai 1870.) Quant a flatter la foule,, 6 mon esprit, non pas ! Ah ! le peuple est en haul, mais la foule est en has. La foule, c'est I'ebauche a cote" du decombre; G'est le chilTre, ce grain de poussiere du nombre ; G'est le vague profil des ombres dans la nuit; La foule passe, crie, appelle, pleure, fuit; Yersons sur ses douleurs la pitie fraternelle. Mais quand elle se leve, ayant la force en elle, On doit a la grandeur de la foule, au peril, An saint triomphc, au droit, un langage viril; 4 PROLOGUE. Puisqu'elle est la maitresse, il sied qu'on lui rappelle Les lois d'en haut que Tame au fond des cieux epele, Les principes sacres, absolus, rayonnants; On ne baise ses pieds que nus, froids et saignants. Ge n'est point pour ramper qu'on reve aux solitudes. La foule et le songeur ont des rencontres rudes ; G'etait avec un front ou la colere bout Qu'Ezechiel criait aux ossements : Debout! MoTse etait severe en rapportant les tables ; Dante grondait. L'esprit des penseurs redoutables. Grave, orageux, pareil au mysterieux vent Soufflant du ciel profond dans le desert mouvant Ou Thebes s'engloutit comme un vaisseau qui sombre, Ce fauve esprit, charge des balaiements de 1'ombre, A, certes, autre chose a faire que d'aller Caresser, dans la nuit trop lente a s'etoiler, Ge grand monstre de pierre accroupi qui medite, Ayant en lui 1'enigme adorable ou maudite ; L'ouragan n'est pas tendre aux colosses emus ; Ge n'est pas d'encensoirs que le sphinx est camus. ** 1 La verite, voila le grand encens austere Qu'on doit a cette masse ou palpite un mystere, Et qui porte en son sein qu'un ventre appesantit Le droit juste mele de 1'injuste appetit. ^, genre humain! lumiere et iiuit! chaos des ames. La multitude peut jeter d'augustes flammes. PROLOGUE. 5 Mais qu'un vent souffle, on voit descendre tout a coup Du haut de 1'honneur vierge au plus bas de 1'egout La foule, cette grande et fatale orpheline ; Et cette Jeanne d'Arc se change en Messaline. Ah! quand Gracchus se dresse aux rostres fdudroyanls, Quand Ginegyre mord les navires fuyants, Quand avec les Trois-cents, hommes faits ou pupilles, Leonidas s'en va tomber aux Thermopyles, Quand Botzaris surgit, quand Schwitz confedere Brise 1'Autriche avec son dur baton ferre, Quand 1'altier Winkelried, ouvrant ses bras epiques, Meurt dans I'embrassement formidable des piques. Quand Washington combat, quand Bolivar parait, Quand Pelage rugit au fond de sa foret, Quand Manin, reveillant les tombes, galvanise Ce vieux dormeur d'airain, le lion de Venise, Quand le grand paysan chasse a coups de sabot Lautrec de Lombardie et de France Talbot, Quand Garibaldi, rude au vil pretre hypocrite. Montre un heros d'Homere aux monts de Theocrite, Et fait subitement flamboyer a cote De 1'Etna ton cratere, 6 sainte Liberte! Quand la Convention impassible tient tele A trente rois, meles dans la meme tempete, Quand, liguee et terrible et rapportant la nuit. Toute 1'Europe accourt, gronde et s'evanouit, Gomme aux pieds de la digue une vague ecumeuse, Devant les grenadiers pensifs de Sambre-et-Meuse , <; PROLOGUE. C'est le peuple ; salut, 6 peuple souverain ! Mais quand le lazzarone ou le transteverin De quelque Sixte-Quint baise a genoux la crosse, Quand la cohue inepte, insensee et feroce, Etoufie sous ses flots, d'un vent sauvage emus, L'honneur dans Coligny, la raison dans Ramus, Quand un poing monstrueux, de 1'ombre ou 1'horreur flottc, Sort, tenant aux cheveux la tete de Charlotte Pale du coup de hache et rouge du soufflet, C'est la foule ; et ceci me heurte et me deplait ; C'est 1'element aveugle et confus; c'est le nombre; C'est la sombre faiblesse et c'est la force sombre. Et que de cette tourbe il nous vienne demain L'ordre de recevoir un mat Ire de sa main, De souffler sur notre ame et d'entrer dans la honte. Est-ce que vous croyez que nous en tiendrons compte? Certes, nous venerons Sparte, Athenes, Paris, Et tous les grands forums d'oti partent les grands cris; Mais nous placons plus haut la conscience auguste. Un monde, s'il a tort, ne pese pas un jusle ; Tout un ocean tbu bat en vain un grand coeur. multitude, obscure et facile au vainqueur, Dans 1'instinct bestial trop souvent tu te vautres, Et nous te resistons! Nous ne voulons, nous autres Ay ant Danton pour pere et Hampden pour aieul, Pas plus du tyran Tous que du despote Un Soul. PROLOGUE. Voici le peuplc : il meurt, combattant magnifique, Pour le progres ; void la foule : elle en trafique ; Elle mange son droit d'ainesse en ce plat vil Que Rome essuie et lave avec Ainsi-soit-il ! Voici le peuple : il prend la Bastille, il deplace Toute 1'ombre en marchant ; voici la populace : Elle attend au passage Aristide, Jesus, Zenon, Bruno, Colomb, Jeanne, et crache dessus. Voici le peuple avec son epouse, 1'idee ; Voici la populace avec son accordee, La guillotine. Eh bien, je choisis 1'ideal. Voici le peuple : il change avril en Floreal, II se fait Republique, il regne et delibere. Voici la populace : elle accepte Tibere. Je veux la Republique et je chasse Cesar. L'attelage ne peut amnistier le char. Le droit est au-dessus de Tous ; nul vent contraire Ne le renverse ; et Tous ne peuvent rien distraire jNi rien aliener de 1'avenir commun. Le peuple souverain de lui-meme, et chacun Son propre roi ; c'est la le droit. Rien ne 1'entame. Quoi! 1'homme que voila qui passe, aurait mon ame! Honte! il pourrait demain, par un vote hebete, Prendre, prostituer, vendre ma liberte! 8 PROLOGUE. Jamais. La foule un jour peut couvrir le principe; Mais le flot redescend, 1'ecume se dissipe, La vague en s'en allant laisse le droit a nu. Qui done s'est figure que le premier venu Avail droit sur mon droit! qu'il fallait que je prisse Sa bassesse pour joug, pour regie son caprice! Que j'entrasse au cachot s'il entre au cabanon ! Que je fusse force de me faire chainon Parce qu'il plait a tous de se changer en chaine ! Que le pli du roseau devmt la loi du chene ! Ah! le premier venu, bourgeois ou paysan, L'un egoi'ste et 1'autre aveugle, parlons-en! Les revolutions, durables, quoi qu'il fasse, Out pour cet inconnu qui jette a leur surface Tantot de 1'infamie et tantot de 1'honneur, Le dedain qu'a le mur pour le badigeonneur. Voyez-le, ce passant de Carthage ou d'Athenes Ou de Rome, pareil a 1'eau qui des fontaines Tombe aux paves, s'en va dans le ruisseau fatal, Et devient boue apres avoir ete cristal. Cet homme etonne, apres tant de jours beaux et rudes, Par son indifference au fond des turpitudes, Ceux memes qu'ont d'abord eblouis ses vertus ; II est Falstaff apres avoir ete Brutus ; II entre dans 1'orgie en sortant de la gloire; Allez lui demander s'il sait sa propre histoire, PROLOGUE. 4 Ce qu'etait Washington ou ce qu'a fait Barra, Son co3ur mort ne bat plus aux noms qu'il adora. Naguere il restaurait les vieux cultes, les bustes De ses heros tombes, de ses ai'eux robustes, Phocion expire, Lycurgue enseveli, Riego mort, et voyez maintenant quel oubli! II fut pur, et s'en lave ; il fut saint, et 1 'ignore ; II ne s'apercoit pas meme qu'il deshonore Par 1'oeuvre d'aujourd'hui son ouvrage d'hier; II devient lache et vil, lui qu'on a vu si fier ; Et, sans que rien en lui se revolte et proteste , Barbouille une taverne immonde avec le reste De la chaux dont il vient de blanchir un tombeau. Son piedestal souille se change en escabeau ; L'honneur lui semble lourd, rouille, gothique ; il raille Gette armure severe et dit : Vieille ferraille ! Jadis des fiers combats il a joue le jeu; Duperie. II fut grand, et s'en meprise un peu. II est sa propre insulte et sa propre ironie. II est si bien esclave a present qu'il renie , Indigne, son passe, perdu dans la vapeur; Et quant a sa bravoure ancienne, il en a peur. Mais quoi, reproche-t-on a la mer qui s'ecroule L'onde, et ses millions de tetes a la foule? Que sert de chicaner ses erreurs, son chemin, Ses retours en arriere, a ce nuage humain, 10 PROLOGUE. A ce grand tourbillon des vivants, incapable, Helas! d'etre innocent comnie d'etre coupable? A quoi bon? quoique vague, obscur, sans point d'appui, 11 est utile; et tout en fiottant devant lui, II a pour fonction, a Paris comme a Londre, De faire le progres, et d'autres d'en repondre; La Republique anglaise expire, se dissout, Tombe, et laisse Milton derriere elle debout; La foule a disparu, mais le penseur demeure; G'est assez pour que tout germe et que rien ne meure. Dans les chutes du droit rien n'est desespe're. Qu'importe le mechant heureux, fier, venere? Tu fais des lachetes, ciel profond ; tu succombes, Rome ; la liberte va vivre aux catacombes ; Les dieux sont au vainqueur, Caton reste aux vaincus. Kosciusko surgit des os de Galgacus. On interrompt Jean Huss; soit; Luther continue. La lumiere est toujours par quelque bras tenue ; On mourra, s'il le faut, pour prouver qu'on a foi ; Et volontairement, simplement, sans effroi, Des justes sortiront de la foule asservie, Iront droit au sepulcre et quitteront la vie, Ayant plus de degout des hommes que des vers. Oh! ces grands Regulus, de tant d'oubli couverts, Arria, Porcia, ces heros qui sont femmes, Tous ces courages purs, toutes ces fermes ames, Curtius, Adam Lux, Thraseas calme et fort, Ge puissant Gondorcet, ce stoi'que Chamfort, PROLOGUE. II Homme ils out chastement quitte la terre indigno ! Ainsi fuit la colombe, ainsi plane le cygne, Ainsi 1'aigle s'en va du marais des serpents. Leguant 1'exemple a tous, aux mechants, aux rampants, A 1'egoisme, au crime, aux laches cceurs pleins d'ombrc, Ils se sont endormis dans le grand sommeil sombre; 11s ont ferme les yeux ne voulant plus rien voir; Ces martyrs genereux ont sacre le devoir, Puis se sont etendus sur la funebre couche ; Lour mort a la vertu donne un baiser farouche. caresse sublime et sainte du tombeau Au grand, au pur, au bon, a 1 'ideal, au beau! En presence de ceux qui dise'nt : Rien n'est juste ! Devant tout ce qui trouble et nuit, devant Locuste , Devant Pallas, devant Carrier, devant Sanchez, Devant les appetits sur le neant penches, Les sophistes niant, les coaurs faux, les fronts vides, Quelle affirmation que ces grands suicides! Ah! quand tout paratt mort dans le monde vivant, Quand on ne sait s'il faut avancer plus avant, Quand pas un cri du fond des masses ne s'elance, Quand 1'univers n'est plus qu'un doute et qu'un silence, Celui qui dans 1'enceinte ou sont les noirs fosses Ira chercher quelqu'un de ces purs trepasse"s Et qui se collera 1'oreille centre terre, Et qui demandera : Faut-il croire, ombre austere? \i PROLOGUE. Faut-il marcher, heros sous la cendre enfoui ? Entendra ce tombeau dire a voix haute : Oui. Oh! qu'est-ce done qui tombe autour de nous dans I'ombre? Que de flocons de neige! En savez-vous le nombre? Comptez les millions et puis les millions! Nuit noire ! on voit rentrer au gite les lions ; On dirait que la vie eternelle recule ; La neige fait, niveau hideux du crepuscule, On ne sait quel sinistre abaissement des monts ; Nous nous sentons mourir si nous nous endormons ; Gela couvre les champs, cela couvre les villes ; Gela blanchit 1'egout masquant ses bouches viles; La lugubre avalanche emplit le ciel terni ; Sombre epaisseur de glace! Est-ce que c'est tini? On ne distingue plus son chemin ; tout est piege. Soit. Que restera-t-il de toute cette neige, Voile froid de la terre au suaire pareil, Demain, une heure apres le lever du soleil? LANNEE TERRIBLE J'entreprends de center 1'annee epouvantable, Et voila que j'hesite, accoude sur ma table. Faut-il aller plus loin? dois-je continuer? France ! 6 deuil ! voir un astre aux cieux diminuer ! Je sens 1' ascension lugubre de la honte. Morne angoisse! un fleau descend, un autre monte. N'importe. Poursuivons. L'histoire en a besoin. fie siecle est a la barre et je suis son temoin. A OUT 1870 SEDAN Toulon, c'est peu: Sedan, c'est mieux. L'homme tragique, Saisi par le destin qui n'est que la logique, Captif de son forfait, livre les yeux bandes Aux noirs evenements qui le jouaient aux des, Vint s'echouer, reveur, dans 1'opprobre insondable. Le grand regard d'en haut iointain et formidable Qui ne quitte jamais le crime, etait sur lui ; Dieu poussa ce tyran, lave et spectre aujourd'hui. 20 L'ANNEE TERRIBLE. Dans on ne salt quelle ombre oil 1'histoire frissonne, Et qu'il n'avait encore ouverte pour personne; La, comme au fond d'un puits sinistre, il le perdit. Le juge depassa ce qu'on avait predit. II advint que cet homme un jour songea : Je regne. Oui. Mais on me meprise, il faut que Ton me craigne. J'entends etre a mon tour maitre du monde, moi. Terre, je vaux mon oncle, et j'ai droit a 1'effroi. Je n'ai pas d'Austerlitz, soit, mais j'ai mon Brumaire. II a Machiavel tout en ayant Homere, Et les tient attentifs tous deux a ce qu'il fait; Machiavel a moi me suffit. Galifet M'appartient, j'eus Moray, j'ai Rouher et Devienne. Je n'ai pas encor pris Madrid, Lisbonne, Vienne, Naples, Dantzick, Munich, Dresde, je les prendrai. J'humilierai sur mer la croix de Saint-Andre, Et j'aurai cette vieille Albion pour sujette. Un voleur qui n'est pas le roi des rois, vegete. Je serai grand. J'aurai pour valets, moi forban, Masta'i sous sa mitre, Abdul sous son turban, Le czar sous sa peau d'ours et son bonnet de martre ; Puisque j'ai foudroye le boulevart Montmartre, Je puis vaincre la Prusse ; il est aussi malin D'assieger Tortoni que d'assie"ger Berlin ; Quand on a pris la Uanque on peut prendre Mayence. Petersbourg et Stamboul sont deux chiens de fayence ; AOUT. 21 Pie et Galantuomo sont a couteaux tires ; Comme deux boucs livrant bataille dans les pres, L'Angleterre et 1'Irlande a grand bruit se querellent; D'Espagne sur Cuba les coups de fusil grelent; Joseph, pseudo-Cesar, Wilhelm, pietre Attila, S'empoignent aux cheveux ; je mettrai le hoik ; Et moi, 1'homme ecule d'autrefois, 1'ancien pitre, Je serai, par-dessus tous les sceptres, 1'arbitre; Et j'aurai cette gloire, a peu pres sans debats, D'etre le Tout-Puissant et le Tres-Haut d'en bas. De faux Napoleon passer vrai Charlemagne, C'est beau. Que faut-il done pour cela? prier Magne D'avancer quelque argent a Leboeuf, et choisir, Comme Haroun escorte le soir par son vizir, L'heure obscure ou Ton dort, ou la rue est de"serte, Et brusquement tenter 1'aventure ; on peut, certe, Passer le Rhin ay ant passe le Rubicon. Pietri me jettera des fleurs de son balcon. Magnan est mort, Frossard le vaut; Saint- Arnaud manque, J'ai Bazaine. Bismarck me semble un saltimbanque ; Je crois etre aussi bon comedien que lui. Jusqu'ici j'ai dompte le hasard ebloui ; J'en ai fait mon complice, et la fraude est ma femme. J'ai vaincu, quoique lache, et brille, quoique infame. En avant! j'ai Paris, done j'ai le genre humain. Tout me sourit, pourquoi m'arreter en chemin? II ne me reste plus a gagner que le quine. Continuons, la chance e"tant une coquine. 22 L'ANNEE TERRIBLE. L'univers m'appartient, je le veux, il me plait; Ge noir globe e"toile tient sous mon gobelet. J'escamotai la France, escamotons 1'Europe. Decembre est mon manteau, 1'ombre est mon enveloppe ; Les aigles sont partis, je n'ai que les faucons; Mais n'importe! II fait nuit. J'en profite. Attaquons. Or il faisait grand jour. Jour sur Londres, sur Rome, Sur Vienne, et tous ouvraient lesyeux, hormis cet homme; Et Berlin souriait et le guettait sans bruit. Gomme il etait aveugle il crut qu'il faisait nuit. Tous voyaient la lumiere et seul il voyait 1'ombre. Helas! sans calculer le temps, le lieu, le nombre, A tatons, se fiant au vide, sans appui, Ayant pour surete" ses tenebres a lui, Ce suicide prit nos fiers soldats, 1'armee De France devant qui marchait la renommee, Et sans canons, sans pain, sans chefs, sans ge"neraux, II conduisit au fond du gouflre les he"ros. Tranquille, il les mena lui-meme dans le piege. Ou vas-tu? dit la tombe. II r^pondit : que sais-je? AOUT. II Que Pline aille au Vesuve, Empedocle a 1'Etna, G'est que dans le crate-re une aube rayonna, Et ces grands curieux ont raison; qu'un brahmine Se fasse a Benares manger par la vermine, C'est pour le paradis et cela se comprend; Qu'a travers Lipari de laves s'empourprant, Un pecheur de corail vogue en sa coraline, Frele planche que leche et mord la mer feline, Des caps de Corse aux rocs orageux de Gorfou ; Que Socrate soil sage et que Jesus soit fou, L'un etant raisonnable et 1'autre etant sublime; Que le prophete noir crie autour de Solime Jusqu'a ce qu'on le tue a coups de javelots; Que Green se livre aux airs et Lapeyrouse aux flots, Qu'Alexandre aille en Perse ou Trajan chez les Daces, Tous savent ce qu'ils font ; ils veulent : leurs audaces Ont un but; mais jamais les siecles, le passe, L'histoire n'avaient vu ce spectacle insense', Ge vertige, ce reve, un homme qui lui-meme, Descendant d'un sommet triomphal et supreme, Tirant le fil obscur par oil la mort descend, Prend la peine d'ouvrir sa fosse, et, se placant Sous 1'effrayant couteau qu'un mystere environne, Coupe sa tete afin d'afiermir sa couronne ! 24 L'ANNEE TERRIBLE. Ill Quand la comele tombe au puits des nuits, du moiiis A-t-elle en s'eteignant les soleils pour temoins; Satan precipite demeure grandiose; Son ecrasement garde un air d'apotheose ; Et sur un fier destin, farouche vision, La haute catastrophe est un dernier rayon. Bonaparte jadis etait tombe; son crime, Immense, n'avait pas deshonore 1'abime ; Dieu 1'avait rejete", mais sur ce grand rejet Quelque chose de vaste et d'altier surnageait; Le cote de clarte cachait le cote d'ombre; De sorte que la gloire aimait cet homme sombre, Et que la conscience humaine avait un fond De doute sur le mal que les colosses font. II est mauvais qu'on mette un crime dans un temple, Et Dieu vit qu'il fallait recommencer 1'exemple. Lorsqu'un titan larron a gravi les sommets, Tout voleur 1'y veut suivre ; or il faut de^sormais Que Sbrigani ne puisse irhiter Prome"thee; II est temps que la terre apprenne epouvantee AOUT. 25 A quel point le petit peut depasser le grand, Comment un ruisseau vil est pire qu'un torrent, Et de quelles stupeurs la main du sort est pleine, Meme apres Waterloo, meme apres Sainte-Helene ! Dieu veut des astres noirs empecher le lever. Gomme il etait utile et juste d'achever Brumaire et ce Decembre encor couvert de voiles Par une e"claboussure allant jusqu'aux etoiles Et jusqu'aux souvenirs enormes d'autrefois, Comme il faut au plateau jeter le dernier poids, Celui qui pese tout voulut montrer au monde, Apres la grande fin , 1'ecroulement immonde, Pour que le genre humain recut une lecon , Pour qu'il eut le mepris ayant eu le frisson, Pour qu'apres 1'epope'e on eut la parodie, Et pour que nous vissions ce qu'une tragedie Peut contenir d'horreur, de cendre et de neant Quand c'est un nain qui fait la chute d'un geant. Get homme etant le crime, il etait necessaire Que tout le miserable eut toute la misere, Et qu'il eut a jamais le deuil pour piedestal ; II fallait que la fin de cet escroc fatal Par qui le guet-apens jusqu'a 1'empire monte Fut telle que la boue elle-meme en eut honte, Et que Cesar, flaire des chiens avec degout, Donnat, en y tombant, la naus^e a 1'egout. L'ANNEE TERRIBLE. IV Azincourt est riant. Desormais Ramillies, Trafalgar, plaisent presque a nos melancolies; Poitiers n'est plus le deuil, Blenheim n'est plus 1' affront, Crecy n'est plus le champ ou Ton baisse le front , Le noir Rosbach nous fait 1'effet d'une victoire. France, voici le lieu hideux de ton histoire, Sedan. Ce nom funebre, ou tout vient s'eclipser, Crache-le, pour ne plus jamais le prononcer. Plaine ! aflreux rendez-vous! Us y sont, nous y sommes. Deux vivantes forets, faites de tetes d'hommes, De bras, de pieds, de voix, de glaives, de fureur, Marchent 1'une sur 1'autre et se melent. Horreur! Gris ! Est-ce le canon? sont-ce des catapultes? Le sepulcre sur terre a parfois des tumultes, AOUT. 27 Nous appelons cela hauts faits, exploits; tout fuit, Tout s'ecroule, et le ver dresse la tete au bruit. Des condamnations sont par les rois jetees Et sont par 1'homme, helas! sur 1'homme exe"cute"es; Avoir tue son frere est le laurier qu'on a. Apres Pharsale, apres Hastings, apres lena, Tout est chez 1'un triomphe et chez 1'autre decombre. Guerre! le hasard passe sur un char d'ombre Par d'effrayants chevaux invisibles traine. La lutte etait farouche. Un carnage eflrene Donnait aux combattants des prunelles de braise; Le fusil Chassepot bravait le fusil Dreyse; A 1'horizon hurlaient des meduses, grincant Dans un obscur nuage eclabousse de sang, Couleuvrines d'acier, bombardes, mitrailleuses; Les corbeaux se montraient de loin ces travailleuses ; Tout festin est charnier, tout massacre est banquet. La rage emplissait 1'ombre, et se communiquait , Comme si la nature entrait dans la bataille, De 1'homme qui fremit a 1'arbre qui tressaille, Le champ fatal semblait lui-meme forcene. L'un etait repousse, 1'autre etait ramene, La c'e"tait TAllemagne et la c'^tait la France. Tous avaient de mourir la tragique esperance Ou le hideux bonheur de tuer, et pas un Que le sang n'enivrat de son acre parfum, 28 L'ANNEE TERRIBLE. Pas un qui lachat pied, car 1'heure etait supreme. Cette graine qu'un bras epouvantable seme, La mitraille, pleuvait sur le champ t6n6breux; Et les blesses ralaient, et Ton marchait sur eux, Et les canons grondants soufflaient sur la mele'e line fumee immense aux vents echevelee. On sentait le devoir, 1'honneur, le devouement, Et la patrie, au fond de 1'apre acharnement. Soudain, dans cette brume, au milieu du tonnerre, Dans 1'ombre enorme ou rit la mort visionnaire, Dans le chaos des chocs epiques, dans 1'enfer Du cuivre et de 1'airain heurtes centre le fer, Et de ce qui ren verse ecrasant ce qui tombe, Dans le rugissement de la fauve hecatombe, Parmi les durs clairons chantant leur sombre chant, Tandis que nos soldats luttaient, Tiers et tachant D'egaler leurs a'ieux que les peuples venerent, Tout a coup, les drapeaux hagards en frissonnerent , Tandis que, du destin subissant le decret, Tout saignait, combattait, resistait ou mourait, On entendit ce cri monstrueux : Je veux vivre ! Le canon stupeTait se tut , la melee ivre S'interrompit... le mot de 1'abime etait dit. Et 1'aigle noire ouyrant ses grifles attendit. AOUT. 29 VI Alors la Gaule, alors la France, alors la gloire, Alors Brennus, 1'audace, et Glovis, la victoire, Alors le vieux titan celtique aux cheveux longs, Alors le groupe altier des batailles, Chalons, Tolbiac la farouche, Arezzo la cruelle, Bovines, Marignan, Beauge, Mons-en-Puelle, Tours, Ravenne, Agnadel sur son haut palefroi, Fornoue, Ivry, Goutras, Cerisolles, Rocroy, Denain et Fontenoy, toutes ces immortelles Melant 1'eclair du front au flamboiement des ailes , Jemmape, Hohenlinden, Lodi, Wagram, Eylau, Les hommes du dernier carre de Waterloo, Et tous ces chefs de guerre, Heristal , Charlemagne, Charles-M artel, Turenne, effroi de 1'Allemagne, Gonde, Villars, fameux par un si fier succes, Get Achille, Kleber, ce Scipion, Desaix, Napoleon, plus grand que Cesar et Pompee, Par la main d'un bandit rendirent leur epee. SEPTEMBRE GHOIX ENTRE LES DEUX NATIONS A L'ALLEMAGNE 'Aucune nation n'est plus grande que toi ; Jadis, toute la terre etant un lieu d'eflroi, Parmi les peuples forts tu fus le peuple juste. Une tiare d'ombre est sur ton front auguste ; Et pourtant comme 1'Inde, aux aspects fabuleux, Tu brilles ; 6 pays des hommes aux yeux bleus, Glarte hautaine au fond tenebreux de 1'Europe, Une gloire apre, informe, immense, t'enveloppe; 3 34 L'ANNEE TERRIBLE. Ton phare est allumd sur le mont des Geants ; Gomme 1'aigle de mer qui change d'oceans, Tu passas tour a tour d'une grandeur a 1'autre; Huss le sage a suivi Grescentius 1'apotre ; Barberousse chez toi n'empeche pas Schiller; L'empereur, ce sommet, eraint 1'esprit, cet eclair. Non, rien ici-bas, rien ne t'eclipse, Allemagne. Ton Vilikind tient tete a notre Charlemagne, Et Charlemagne meme est un peu ton soldat. II semblait par moments qu'un astre te guidat ; Et les peuples font vue, 6 guerriere feconde, Rebelle au double joug qui pese sur le monde, Dresser, portant 1'aurore entre tes poings de fer, Contre Cesar Hermann, contre Pierre Luther. Longtemps, comme le chene oflrant ses bras au lierre, Du vieux droit des vaincus tu fus la chevaliere ; Comme on mele 1'argent et le plomb dans 1'airain, Tu sus fondre en un peuple unique et souverain Vingt peuplades, le Hun, le Dace, le Sicambre ; Le Rhin te donne 1'or et la Baltique Tambre ; La musique est ton souffle; ame, harmonie, encens, Elle fait alterner dans tes hymnes puissants Le cri de 1'aigle avec le chant de 1'alouette; On croit voir sur tes burgs croulants la silhouette De 1'hydre et du guerrier vaguement apercus Dans la montagne, avec le tonnerre au-dessus; Rien n'est frais et charmant comme tes plaines vertes ; Les breches de la brume aux rayons sont ou vertes, SEPTEMBRE. 35 Le hameau dort, groupe sous 1'aile du manoir, Et la vierge, accoudee aux citernes le soir, Blonde, a la ressemblance adorable des anges. Comme un temple exhausse sur des piliers etranges L'Allemagne est debout sur vingt siecles hideux, Et sa splendeur qui sort de leurs ombres, vient d'cux. Elle a plus de heros que 1'Athos n'a de cimes. La Teutonic, au seuil des nuages sublimes Ou 1'etoile est melee a la foudre, apparatt; Ses piques dans la nuit sont comme une foret ; Au-dessus de sa tete un clairon de victoire S'allonge, et sa legende egale son histoire ; Dans la Thuringe, ou Thor tient sa lance en arret, Ganna, la druidesse echevelee, errait ; Sous les fleuves, dont 1'eau roulait de vagues flammes, Les syrenes chantaient, monstres aux seins de femmes, Et le Hartz que hantait Velleda, le Taunus Oil Spillyre essuyait dans 1'herbe ses pieds nus, Out encor toute 1'apre et divine tristesse Que laisse dans les bois profonds la prophetesse ; ' La nuit, la Foret-Noire est un sinistre eden ; Le clair de lune, aux bords du Neckar, fait soudain Sonores et vivants les arbres pleins de fees. Teutons, vos tombeaux ont des airs de trophies ; Vos ai'eux n'ont seme que de grands ossements; Vos lauriers sont partout; soyez fiers, Allemands. Le seul pied des titans chausse votre sandale. Tatouage eclatant, la gloire feodale 36 L'ANNEE TERRIBLE. Dore vos morions, blasonne vos ecus; Gomme Rome Codes vous avez Galgacus, Vous avez Beethoven comme la Grece Homere; L'Allemagne est puissante et superbe. A LA FRANCE ma mere! II A PRINCE PRINCE ET DEMI L'empereur fait la guerre au roi. Nous nous elisions : > Les guerres sont le seuil des revolutions. Nous pensions : C'est la guerre. Oui, mais la guerre grancle. L'enfer veut un laurier; la mort veut une offrande; Ces deux rois out jure d'eteindre le soleil; Le sang du globe va couler, vaste et vermeil , Et les hommes seront fauches comme des herbes; Et les vainqueurs seront infames , mais superbes. Et nous qui voulons 1'homme en paix, nous qui donnons La terre a la charrue et non pas aux canons, Tristes, mais Tiers pourtant, nous disions : France et Prusse ! Qu'importe ce Batave attaquant ce Borusse ! Laissons faire les rois; ensuite Dieu viendra. Et nous revions le choc de Vishnou contre Indra, Un avatar couve par une apocalypse, Le flamboiement trouant de toutes parts 1'eclipse, 38 L'ANNEE TERRIBLE.' Nous revions les combats enormes de la nuit; Nous revions ces chaos de colere et de bruit Oil 1'ouragan s'attaque a 1'ocean, oil 1'ange, Etreint par le geant, lutte, et fait un melange Du sang celeste avec le sang noir du titan ; Nous revions Apollon centre Leviathan; Nous nous imaginions 1' ombre en pleine demence; Nous heurtions, dans 1'horreur d'une querelle immense. Rosbach contre lena, Rome centre Alaric, Le grand Napoleon et le grand Frederic; Nous croyions voir vers nous, en hate, a tire d'ailes, Les victoires voler comme des hirondelles Et, comme 1'oiseau court a son nid, aller droit A la France, au progres, a la justice, au droit; Nous croyions assister au choc fatal des trones, A la sinistre mort des vieilles Babylones, Au continent broye, tue, ressuscite Dans une eclosion d'aube et de liberte, Et voir peut-etre, apres de monstrueux desastres, Naitre un monde a travers des ecroulements d'astres! Ainsi nous songions. Soit, disions-nous, ce sera Comme Arbelle, Actium, Trasimene et Zara, Affreux , mais grandiose. Un goufire avec sa pente, Et 1'univers tout pres du bord, comme a Lepante, Gomme a Tolbiac, comme a Tyr, comme a Poitiers. La Golere, la Force et la Nuit, noirs portiers, SEPTEiMBRE. 39 Vont ouvrir devant nous la tombe toute grande. II faudra que le Sud ou le Nord y descende; II faudra qu'une race ou 1'autre tombe au fond De 1'abime oil les rois et les dieux se defont. Et pensifs, croyant voir venir vers nous la gloire, Les chocs comme en ont vu les hommes de la Loire, Wagram tonnant, Leipsick magnifique et hideux, Cyrus, Sennacherib, Cesar, Frederic Deux, Nemrod, nous fremissions de ces sombres approches. Tout a coup nous sentons une main dans nos poches. II s'agit de ceci : Nous prendre notre argent. Certe, on se disait bien : Bonaparte indigent Fut un escroc, et doit avoir pour esperance De voler 1'Allemagne ayant vole la France ; II filouta le trone ; il est vil, fourbe et laid ; C'est vrai; mais nous faisions ce reve qu'il allait Rencontrer un vieux roi, fier de sa vieille race, Ayant Dieu pour couronne et 1'honneur pour cuirasse, Et trouver devant lui, comme au temps des Dunois, Un de ces paladins des antiques tournois 40 L'ANNEE TEKRIBLI-. Dont on voit vaguement se modeler I'armure Dans les images pleins d'aurore et de murmure. chute ! illusion 1 changement de decor ! G'est le coup de sifflet et non le son du cor. La nuit. Un hallier fauve oil des sabres fourmillent. Des canons de fusils entre les branches brillent; Gris dans 1'ombre. Surprise, embuscade. Arretez! Tout s'eclaire; et le bois offre de tous cotes Sa claire-voie oil brille une lumiere rouge. Sus ! on casse la tete a tous si quelqu'un bouge. La face centre terre et personne debout ! Et maintenant donnez votre argent donnez tout. Qu'il vous plaise ou non d'etre a genoux dans la boue, Qu'importe ! et Ton vous fouille, et 1'on vous couche en joue. Nous sommes dix contre un, tous arme's jusqu'aux dents. Et si vous re"sistez, vous etes imprudents. Obeissez ! Ges voix semblent sortir d'un antre. Que faire? on tend sa bourse, on se met a plat ventre, Et pendant que, le front par terre, on se soumet, On songe a ces pays que jadis on nommait La Pologne, Francfort, la Hesse, le Hanovre. G'est fait ! relevez-vous ! on se retrouve pauvre En pleine Foret-Noire, et nous reconnaissons, Nous point inities aux fauves trahisons, Nous ignorants dans 1'art de regner, nous profanes, Que Cartouche faisait la guerre a Schinderhannes. Ill DIGNES L'UN DE L'AUTRE Done regardez : Ici le jocrisse du crime ; La, follement servi par tous ceux qu'il opprime, L'ogre du droit divin, devot, correct, moral, No pour etre empereur et rester caporal. Ici c'est le Boheme et la c'est le Sicambre. Le coupe-gorge lutte avec le deux-decembre. Le lievre d'un cote, de 1'autre le chacal. Le ravin d'Ollioule et la maison Bancal Semblent avoir fourni certains rois; les Galabres N'ont rien de plus aflreux que ces traineurs de sabres 42 L'ANNEE TERRIBLE. Pillage, extorsion, c'est leur guerre; un tel art Gharmerait Poulailler, mais troublerait Folard. G'est I'arrestation nocturne d'un carrosse. 0ui, Bonaparte est vil, mais Guillaume est atroce, Et rien n'est imbecile, helas, comme le gant Que ce filou naif jette a ce noir brigand. L'un attaque avec rien; 1'autre accepte 1'approche Et tire brusquement la foudre de sa poche; Ge tonnerre etait doux et trattre, et se cachait. Leur empereur avait le notre pour hochet. II riait : Yiens, petit! Le petit vient, trebuche, Et son piege le fait tomber dans une embuche. Garnage, tas de morts, deuil, horreur, trahison, Tumulte infame autour du sinistre horizon ; Et le penseur, devant ces attentats sans nombre, % Est pris d'on ne sait quel eblouissement sombre. Que de crimes, del juste! Oh ! 1'affreux denoument ! France! un coup de vent dissipe en un moment Gette ombre de cesar et cette ombre d'armee. Guerre ou 1'un est la flamme et 1'autre la fumee. IV ville, tu feras agenouiller 1'histoire. Saigner est ta beaute, mourir est ta victoire. Mais non, tu ne meurs pas. Ton sang coule, mais ceux Qui voyaient Cesar rire en tes bras paresseux S'etonnent : tu fraiichis la flamme expiatoire, Dans I'admiration des peuples, dans la gloire, Tu retrouves, Paris, bien plus que tu ne perds. Ceux qui t'assiegent, ville en deuil,tu les conquiers. La prosperite basse et fausse est la mort lente ; 41 L'ANNEE TERRIBLE. Tu tombais folle et gaie, et tu grandis sanglante. Tu sors, toi qu'endormit 1'empire empoisonneur, Du rapetisscment de ce hideux bonheur. Tu t'eveilles deesse et chasses le satyre. Tu redeviens guerriere en devenant martyre; Et dans I'honneur, le beau, le vrai, les grandes moeurs, Tu renais d'un cote quand de 1'autre tu meurs. A PETITE JEANNE Vous eutes done hier un an, ma bien-aimee. Contente, vous jasez, comme, sous la ramee, AU fond du nid plus tiede ouvrant de vagues yeux , Les oiseaux nouveau-nes gazouillent, tout joyeux De sentir qu'il commence a leur pousser des plumes. Jeanne, ta bouche est rose ; et dans les gros volumes Dont les images font ta joie, et que je dois, Pour te plaire, laisser chiffonner par tes doigts, On trouve de beaux vers, mais pas un qui te vaille Quand tout ton petit corps en me voyant tressaille ; Les plus fameux auteurs n'ont rien ecrit de mieux Que la pensee eclose a demi dans tes yeux, Et que ta reverie obscure, eparse, etrange, Regardant I'homme avec 1'ignorance de 1'ange. 46 L'ANNEE TERRIBLE. Jeanne, Dieu n'est pas loin puisque vous etes la. Ah! vous avez un an, c'est un age cela ! Vous etes par moments grave, quoique ravie; Vous etes a 1'instant celeste de la vie Oti I'homme n'a pas d'ombre, oil dans ses bras ouverts, Quand il tient ses parents, 1'enfant tient 1'univers; Votre jeune ame vit, songe, rit, pleure, espere D'Alice votre mere a Charles votre pere; Tout 1'horizon que peut contenir votre esprit Va d'elle qui vous berce a lui qui vous sourit; Ces deux etres pour vous a cette heure premiere Sont toute la caresse et toute la lumiere ; Eux deux, eux seuls, 6 Jeanne; et c'est juste; et je suis, Et j'existe, humble ai'eul, parce que je vous suis; Et vous venez, et moi je m'en vais ; et j'adore, N'ayant droit qu'a la nuit, votre droit a 1'aurore. Votre blond frere George et vous, vous suffisez A mon ame, et je vois vos jeux, et c'est assez ; Et je ne veux, apres mes epreuves sans nombre, Qu'un tombeau sur lequel se decoupera 1'ombre De vos berceaux dores par le soleil levant. Ah ! nouvelle venue innocente, et revant , Vous avez pris pour naitre une heure singuliere ; Vous etes, Jeanne, avec les terreurs familiere; SEPTEMBRE. 47 Vous souriez devant tout un monde aux abois ; Vous faites votre bruit d'abeille dans les bois, Jeanne, et vous melez votre charmant murmure Au grand Paris faisant sonner sa grande armure. Ah ! quand je vous entends, Jeanne, et quand je vous vois Chanter, et, me parlant avec votre humble voix, Tendre vos douces mains au-dessus de nos tetes, II me semble que 1'ombre ou grondent les tempetes Tremble et s'eloigne avec des rugissements sourds, Et que Dieu fait donner a la ville aux cent tours Desemparee ainsi qu'un navire qui sombre, Aux enormes canons gardant le rempart sombre, A 1'univers qui penche et que Paris defend, Sa benediction par un petit enfant: Paris, 30 septembre 1870. OCTOBRE J'etais le vieux rodeur sauvage de la mer, Une espece de spectre au bord du gouffre amer ; J'avais dans 1'apre hiver, dans le vent, dans le givre, Dans 1'orage, 1'ecume et 1'ombre, ecrit un livre, Dont 1'ouragan, noir souffle aux ordres du banni, Tournait chaque feuillet quand je 1'avais fmi ; Je n'avais rien en moi que 1'honneur imperdable; Je suis venu, j'ai vu la cite* formidable ; Elle avait faim, j'ai mis mon livre sous ga dent; Et j'ai dit a ce peuple altier, farouche, ardent, 52 L'ANNEE TERRIBLE. A ce peuple indigne, sans peur, sans joug, sans regie, J'ai dit a ce Paris, comme le klephte a 1'aigle : Mange mon cceur, ton aile en croitra d'un empan. Quand le Christ expira, quand mourut le grand Pan. Jean et Luc en Jude'e et dans 1'Inde Epicure Entendirent un cri d'inquietude obscure; La terre tressaillit quand 1'Olympe tomba; D'Ophir a Ghanaan et d'Assur a Saba, Comrae un socle en ployant fait ployer la colonne, Tout 1'Orient pencha quand croula Babylone ; La meme horreur sacree est dans 1'homme aujourd'hui, Et 1'edifice sent flechir le point d'appui; Tous tremblent pour Paris qu'etreint une main vile ; On tuerait 1'Univers si Ton tuait la Ville; G'est plus qu'un peuple, c'est le monde que les rois Tachent de clouer, morne et sanglant, sur la croix; Le supplice effrayant du genre humain commence. Done luttons. Plus que Troie et Tyr, plus que Numance, Paris assiege doit 1'exemple. Soyons grands. Afirontons les bandits conduits par les tyrans. Les Huns reviennent comme au temps de Frede'gaire ; Laissons rouler vers nous les machines de guerre ; Faisons front, tenons tete; acceptons, seuls, trahis, Sanglants, le dur travail de sauver ce pays. OCTOBRE. . 53 Tomber, mais sans avoir tremble, c'est la victoire. Etre la reverie immense de 1'histoire, Faire que tout chercheur du vrai, du grand, du beau, Met le doigt sur sa bouche en voyant un tombeau, G'est aussi bien 1'honneur d'un peuple que d'un homme, Et Caton est trop grand s'il est plus grand que Rome ; Rome doit 1'egaler, Rome doit 1'imiter ; Done Rome doit combattre et Paris doit lutter. Notre labeur finit par etre notre gerbe. Combats, 6 mon Paris ! aie, 6 peuple superbe, Crible de fleches, mais sans tache a ton ecu, L'illustre acharnement de n'etre pas vaincu. II Et voila done les jours tragiques revenus ! On dirait, a voir tant de signes inconnus, Que pour les nations commence une autre hegire- Pale Alighieri, toi, frere de Cynegire, severes temoins, 6 justiciers egaux, Penche"s, Tun sur Florence et 1'autre sur Argos r Vous qui files, esprits sur qui 1'aigle se pose, Ces livres redoutes ou Ton sent quelque chose De ce qui gronde et luit derriere 1'horizon, Vous que le genre humain lit avec un frisson, Songeurs qui pouvez dire en vos tombeaux : nous somracs. Dieux par le tremblement mysterieux des hommes ! Dante, Eschyle, ecoutez et regardez. Ges rois Sous leur large couronne out des fronts trop etroits- S6 L'ANNEE TERRIBLE. Vous les dedaigneriez. Us n'ont pas la stature De ceux que votre vers formidable torture, Ni du chef argien, ni du baron pisan ; Mais ils sont monstrueux pourtant, convenez-en. Des premiers rois venus ils ont 1'aspect vulgaire ; Mais ils viennent avec des legions de guerre. Ils poussent sur Paris les sept peuples saxons. Hideux, casques, dores, tatoues de blasons, II faut que chacun d'eux de meurtre se repaisse ; hacun de ces rois prend pour embleme une espcce De bete fauve et fait luire a son morion La chimere d'un rude et morne alerion, Ou quelque impur dragon agitant sa criniere ; Et le grand chef arbore a sa haute banniere, Teinte des deux reflets du tombeau tour a tour, Un aigle etrange, blanc la nuit et noir le jour. Avec eux, a grand bruit, et sous toutes les formes, Krupps, bombardes, canons, mitrailleuses enormes, Ils trainent sous ce mur qu'ils nomment ennemi Le bronze, ce muet, cet esclave endormi, Qui, tout a coup hurlant lorsqu'on le demusele, Est pris d'on ne sait quel epouvantable zele Et se met a detruire une ville, sans frein, Sans treve, avec la joie horrible de 1'airain, -omme s'il se vengeait, sur ces tours abattues, D'etre employ^ par l'homme a d'infames statues; Et comme s'il disait : Peuple, contemple en moi Le monstre avec lequel tu fais ensuite un roi! OCTOBRE. 57 Tout tremble, et les sept chefs dans la haine s'unissent, Us sont la, menacant Paris. Us le punissent. De quoi? D'etre la France et d'etre 1'univers, De briller au-dessus des gouffres entr'ouverts, D'etre un bras de geant tenant une poignee De rayons, dont 1' Europe est a jamais baignee; Us punissent Paris d'etre la liberte"; Us punissent Paris d'etre cette cite Oil Danton gronde, oil luit Moliere, oil rit Voltaire ; Us punissent Paris d'etre ame de la terre, D'etre ce qui devient de plus en plus vivant, Le grand flambeau profond que n'eteint aucun vent, L'idee en feu percant ce nuage, le nombre, Le croissant du progres clair au fond du ciel sombre ; Us punissent Paris de denoncer 1'erreur, D'etre 1'avertisseur et d'etre 1'eclaireur, De montrer sous leur gloire affreuse un cimetiere, D'abolir 1'echafaud, le trone, la frontiere, La borne, le combat, 1'obstacle, le fosse. Et d'etre 1'avenir quand ils sont le passe. Et ce n'est pas leur faute; ils sont les forces noires. Ils suivent dans la nuit toutes les sombres gloires, Cain, Nemrod, Rhamses, Cyrus, Gengis, Timour. Us combattent le droit, la lumiere, 1'amour. 58 L'ANNEE TERRIBLE. Us voudraient etre grands et ne sont que difFormes. Terre, ils ne veulent pas qu'heureuse, tu I'endormes Dans les bras de la paix sacree, et dans 1'hymen De la clarte divine avec 1'esprit humain. Ils condamnent le frere a devorer le frere, Le peuple a massacrer le peuple, et leur misere G'est d'etre tout-puissants, et que tous leurs instincts Allumes pour 1'enfer, soient pour le ciel eteints. Rois hideux ! On verra, certe, avant que leur ame Renonce a la tuerie, au glaive, au meurtre infame, Aux clairons, au cheval de guerre qui hennit, L'oiseau ne plus savoir le chemin de son nid, Le tigre e"pris du cygne, et Fabeille oublieuse De sa ruche sauvage au creux noir de 1'yeuse. Ill Sept. Le chiffre du mal. Le nombreou Dieu ramene, Gomme en un vil cachot, toute la faute humaine. Sept princes. Wurtemberg et Mecklembourg, Nassau, Saxe, Bade, Baviere et Prusse, affreux reseau. Us dressent dans la nuit leurs tentes sepulcrales. Les cercles de 1'enfer sont la, mornes spirales ; Haine, hiver, guerre, deuil, peste, famine, ennui. Paris a les sept noeuds des tenebres sur lui. Paris devant son mur a sept chefs comme Thebe. Spectacle inou'i! 1'astre assiege par 1'Erebe. La nuit donne 1'assaut a la lumiere. Un cri Sort de 1'astre en detresse, et le neant a ri. La cecite combat le jour ; la morne envie Attaque le cratere auguste de la vie, 60 L'ANNEE TERRIBLE. * Le grand foyer central, 1'astre aux astres uni. Tous les yeux inconnus ouverts dans 1'infmi S'etonnent; qu'est-ce done? Quoi! la clarte se voile! Un long frisson d'horreur court d'etoile en etoile. Sauve ton oeuvre, 6 Dieu, toi qui d'un souffle emeus L'ombre oil Leviathan tord ses bras venimeux ! G'en est fait. La bataille.jnfa.me est commencee. Gomme un phare jadis gardait la porte Scee, Un flamboiement jaillit de 1'astre, avertissant Le ciel que 1'enfer monte et que la nuit descend. Le gouffre est comme un mur enorme de fumee Ou fourmille on ne sait quelle farouche armee ; Nuage monstrueux ou luisent des airains; Et les bruits infernaux et les bruits souterrains Se melent, et, hurlant au fond de la gehenne, Les tonnerres ont 1'air de betes a la chaine. Une maree informe ou grondent les typhous Arrive, croit et roule avec des cris profonds, Et ce chaos s'acharne h tuer cette sphere. Lui frappe avec la flamme, elle avec la lumiere; Et 1'abime a 1'eclair et. 1'astre a le rayon. L'obscurite, flot, brume, ouragan, tourbillon, Tombant sur 1'astre, encor, toujours, encore, encore, Gherche a se verser toute en ce puits de 1'aurore. OCTOBRE. 61 Qui 1'emportera? Crainte, espoir! Fremissements ! La splendide rondeur de 1'astre, par moments, Sous d'affreux gonflements de tenebres s'efface, Et, comme vaguement tremble et flotte une face, De plus en plus sinistre et pale, il disparait. Est-ce que d'une etoile on prononce 1'arret? Qui done le peut? Qui done a droit d'oter au monde Gette lueur sacree et cette ame profonde? L'enfer semble une gueule effroyable qui mord. Et Ton ne voit plus 1'astre. Est-ce done qu'il est mort? Tout a coup un rayon sort par une trouee. Une criniere en feu, par les vents secouee, Apparait... Le voila! G'est lui. Vivant, aimant, II condamne la Nuit a 1'eblouissement, Et, soudain reparu dans sa beaute premiere, La couvre d'une ecume immense de lumiere. Le chaos est-il done vaincu? Non. La noirceur Redouble, et le reflux du gouffre envahisseur 62 L'ANNEE TERRIBLE Revient, et Ton dirait que Dieu se decourage. De nouveau, dans I'horreur, dans la nuit, dans 1'orage, On cherche 1'astre. Ou done est-il? Quel guet-apens! Et rien ne continue, et tout est en suspens; La creation sent qu'elle est t&noin d'un crime ; Et 1'univers regarde avec stupeur 1'abime Qui, sans relache, au fond du firmament vermeil, Jette un vomissement d'ombre sur le soleil. NOVEMBRE DU HAUT DE LA MURAILLE DE PARIS A LA NUIT TOMBANTE L'Occident etait blanc, 1'Orient etait noir; Gomme si quelque bras sorti des ossuaires Dressait un catafalque aux colonnes du soir, Et sur le firmament deploy ait deux suaires. Et la nuit se fermait ainsi qu'une prison. L'oiseau melait sa plainte au frisson de la plante, 5 66 L'ANNEE TERRIBLE. J'allais. Quand je levai mes yeux vers 1'horizon, Le couchant n'etait plus qu'une lame sanglante. Cela faisait penser a quelque grand duel D'un monstre centre un dieu, tous deux de meme taille; Et 1'on eut dit 1'epee cffrayante du del Rouge et tombee a terre apres une bataille. II PARIS DIFFAME A BERLIN Pour la sinistre nuit 1'aurore est un scandale ; Et 1'Athenien semble un affront au Vandale. Paris, en meme temps qu'on t'attaque, on voudrait Donner au guet-apens le faux air d'un arret ; Le cuistre aide le reitre; ils font cette gageure, Deshonorer la ville heroi'que; et 1'injure Pleut, melee a 1'obus, dans le bombardement ; Ici le soudard tue et la ie rheteur ment ; On te denonce au nom des moeurs, au nom du culte ; C'est afin de pouvoir t'egorger qu'on t'insulte, La calomnie ayant pour but 1'assassinat. ville, dont le peuple est grand comme un senat, Combats, tire 1'epee, 6 cite de lumiere Qui fondes 1'atelier, qui defends la chaumiere, 68 L'ANNEE TERRIBLE. Va, laisse, 6 fier chef-lieu des hommes tous egaux, Hurler autour de toi 1'aifreux tas des bigots, Noirs sauveurs de 1'autel et du trone, hypocrites Par qui dans tous les temps les clartes sont proscrites, Qui gardent tous les dieux contre tous les esprits, Et dont nous entendons dans 1'histoire les cris, A Rome, a Thebe, a Delphe, a Memphis, a Mycenes, Pareils aux aboiements lointains des chiens obscenes. Ill A TOUS GES PRINCES Rois teutons, vous avez mal copie vos peres. Us se precipitaient hors de leurs grands repaires, Le glaive au poing, tachant d'avoir ceci pour eux D'etre les plus vaillants et non les plus nombreux. Vous, vous faites la guerre autrement. On se glisse Sans bruit, dans 1'ombre, avec le hasard pour complice 70 L'ANNEE TERRIBLE. x Jusque dans le pays d'a cote, doucement, Un peu comme un larron, presque comme un amant ; Baissant la voix, courbant le front, cachant sa lampe, On se fait invisible au fond des bois, on rampe ; Puis brusquement , criant vivat, hourrah, haro, On tire un million de sabres du fourreau, On se rue, et Ton frappe et d'estoc et de taille Sur le voisin, lequel a, dans cette bataille, Rien pour armee avec zero pour general. Vos a'ieux, que Luther bercait de son choral, N'eussent point accepte de vaincre de la sorte; Car la soif conquerante etait en eux moins forte Que la pudeur guerriere, et tous avaient au coeur Le desir d'etre grand plus que d'etre vainqueur. Vous, princes, vous semez, de Sedan a Versailles, Dans votre route obscure a travers les broussailles, Toutes sortes d'exploits louches et singuliers Dont se fut indignee au temps des chevaliers La magnanimite farouche de 1'epee. Rois, la guerre n'est pas digne de 1'epopee Lorsqu'elle est espionne et traitre, et qu'elle met Une cocarde au vol, a la fraude un plumet! Guillaume est empereur, Bismarck est trabucaire ; Charlemagne a sa droite assoit Robert-Macaire ; On livre aux mameloucks, aux pandours, aux strelitz, Aux reitres, aux hulans, la France d'Austerlitz ; NOVEMBRE. 71 On en fait son butin, sa proie et sa prebende. Oil fut la grande armee on est 1'enorme bande. Ivres, ils vont au gouflre obscur qui les attend. Ainsi Tours, a vau-1'eau sur le glacier flottant, Ne sent pas sous lui fondre et crouler la banquise. Soit, princes. Vautrez-vous sur la France conquise. De 1' Alsace aux abois, de la Lorraine en sang, De Metz qu'on vou^vendit, de Strasbourg fremissant ! Dont vous n'eteindrez pas la tragique aureole, Vous aurez ce qu'on a des femmes qu'on viole, La nudite, le lit, et la haine a jamais. Oui, le corps souille, froid, sinistre desormais, Quand on les prend de force en des etreintes viles, C'est tout ce qu'on obtient des vierges et des vilies. Moissonnez les vivants comme un champ de ble mur, Gernez Paris, jetez la flamme a ce grand mur, Tuez a Chateaudun, tuez a Gravelotte, 72 L'ANNEE TERRIBLE. O rois, desesperez la mere qui sanglote, Poussez 1'effrayant cri de 1'ombre : Exterminons! Secouez vos drapeaux et roulez vos canons ; A ce bruit triomphal il manque quelque chose. La porte de rayons dans les cieux reste close ; Et sur la terre en deuil pas un laurier ne sent La seve lui venir de tous ces flots de sang. La-haut au loin, le groupe altier des Renommees, Immobile, indigne, les ailes referme"es, Tourne le dos, se tait, refuse de rien voir, Et Ton distingue, au fond de ce firmament noir, Le morne abaissement de leurs trompettes sombres. Dire que pas un nom ne sort de ces decombres! O gloire, ces heros comment s'appellent-ils? Quoi ! ces triomphateurs hautains, sanglants, subtils, Quoi! ces envahisseurs que tant de rage anime Ne peuvent meme pas sortir de 1'anonyme, Et ce comble d'affront sur nous s'appesantit Que la victoire est grande et le vainqueur petit! IV BANCROFT Qu'est-ce que cela fait a cette grande France? Son tragique dedain va jusqu'a 1' ignorance. Elle existe, et ne sail ce que dit d'elle un tas D'inconnus, chez les rois ou dans les galetas ; Soyez un va-nu-pieds ou soyez un ministre, Vous n'avez point du mal la majeste sinistre ; Vous bourdonnez en vain sur son eternite. Vous 1'insultez. Qui done avez-vous insulte? Elle n'apercoit pas dans ses deuils ou ses fetes L'espece d'ombre obscure et vague que vous etes ; 74 L'ANNEE TERRIBLE. Tachez d'etre quelqu'un, Tibere, Gengiskan, Soyez 1'homme fleau, soyez 1'homme volcan, On examinera si vous valez la peine Qu'on vous meprise; ayez quelque litre a la haine, Et Ton verra. Sinon, allez-vous-en. Un nain Peut a sa petitesse ajouter son venin Sans cesser d'etre un nain, et qu'importe 1'atome '? Qu'importe I'affront vil qui tombe de cet homme ? Qu'importent les neants qui passent et s'en vont ? Sans faire remuer la tete enorme, au fond Du desert ou Ton voit roder le lynx feroce, Le stercoraire peut prendre avec le colosse Immobile a jamais sous le ciel etoile, Des familiarites d'oiseau vite envole. EN VOYANT PLOTTER SUR LA SEINE DBS CADAVRES PRUSSIENS Oui, vous etes venus et vous voila couches ; Vous voila caresses, portes, baises, penches, Sur le souple oreiller de 1'eau molle et profonde ; Vous voila dans les draps froids et mouilles de 1'onde ; C'est bien vous, fils du Nord, nus sur le flot dormant! Vous fermez vos yeux bleus dans ce doux bercement. Vous aviez dit : Allons chez la prostitute. Babylone, aux baisers du mohde habituee, Est la-bas ; elle abonde en rires, en chansons ; C'est la que nous aurons du plaisir ; 6 Saxons, 76 L'ANNEE TERRIBLE. Germains, vers le sud tournons notre ceil oblique, Vite! en France! Paris, cette ville publique, Qui pour les etrangers se farde et s'embellit, Nous ouvrira ses bras... Et la Seine son lit. VI Precher la guerre apres avoir plaide la paix! Sagesse, dit le sage, eh quoi, tu me trompais! sagesse, ou sont done les paroles clementes? Se peut-il qu'on t'aveugle ou que tu te dementes? Et la fraternite, qu'en fais-tu? te voila Exterminant Gam, foudroyant Attila! Homme, je ne t'ai pas trompe, dit la sagesse. Tout commence en refus et finit en largesse; L'hiver mene au printemps et la haine a 1'amour. On croit travailler contre et Ton travaille pour. 7 8 L'ANNEE TERRIBLE. En se superposant sans mesure et sans nombre, Les verites parfois font un tel amas d'ombre Que I'homme est inquiet devant leur profondeur ; La Providence est noire a force de grandeur ; Ainsi la nuit sinistre et sainte fait ses voiles De tenebres avec des epaisseurs d'etoiles. VII Je ne sais si je vais sembler etrange a ceux Qui pensent que devant le sort trouble et chanceux, Devant Sedan , devant le flamboiement du glaive, II faut bruler un cierge a Sainte-Genevieve, Qu'on serait sur d' avoir le secours le plus vrai En redorant a neuf Notre-Dame d'Auray, Et qu'on arrete court 1'obus, le plomb qui tonne, Et la mitraille , avec une oraison bretonne ; Je paraitrai sauvage et fort mal eleve Aux gens qui dans des coins chuchotent des Ave Pendant que le sang coule a flots de notre veine, Et qui centre un canon braquent une neuvaine ; 80 L'ANNEE TERRIBLE. Mais je dis qu'il est temps d'agir et de songer A la levee en masse, a 1'abime, au danger Qui, lorsqu'autour de nous son cercle se resserre, A ce merite, etant hideux, d'etre sincere, D'etre franchement fauve et sombre, et de t'oflrir, France, une occasion sublime de mourir; J'affirme que le camp monstrueux des barbares, Que les ours de leur cage ayant brise les barres, Approchent, que d'horreur les peuples sont emus, Que nous ne sommes plus au temps des oremus, Que les hordes sont la, que Paris est leur cible, w Et que nous devons tous pousser un cri terrible ! Aux armes, citoyens ! aux fourches, paysans ! Jette la ton psautier pour les agonisants, General , et faisons en hate une trouee ! La Marseillaise n'est pas encore enrouee, Le cheval que montait Kle"ber n'est pas fourbu, Tout le vin de 1'audace immense n'est pas bu, Et Danton nous en laisse assez au fond du verre Pour donner a la Prusse une chasse severe, Et pour e"pouvanter le vieux monde aux abois De la reception que nous faisons aux rois ! Dussions-nous succomber d'ailleurs, la'mort est grande. Quand un trop bon Chretien dans la cite commande, Quand je crois qu'on a peur, quand je vois qu'on attend, Qu'est-ce que vous voulez, je ne suis pas content. Ce chef vers son cure tourne un ceil trop humide ; Je le vois soldat brave et general timide ; NOVEMBRE. 81 Comme le vieil Entelle et le vieux d'Aubigne, J'ai des fremissements, je frissonne indigne ; Nous sommes dans Paris, volcan, fournaise d'ames, Pres de deux millions d'hommes, d'enfants, de femmes, Pas un n'entend ceder, pas une; et nous voulons La colere plus prompte et les discours moins longs; Et je 1'irais dernain dire a 1'hotel de ville Si je ne sentais poindre une guerre civile, patrie accablee, et si je ne craignais D'ajouter cette corde aflreuse a tes poignets, Et de te voir trainee autour du mur en flamme, Dans la fange et le sang, derriere un char infame, . D'abord par tes vainqueurs, ensuite par tes fils ! Ges Tiers Parisiens bravent tous les defis; Us acceptent le froid, la faim, rien ne les dompte, Ne trouvant d'impossible a porter que la honte ; On mange du pain noir n'ayant plus de pain bis; Soit; mais se laisser prendre ainsi que des brebis, Ce n'est pas leur humeur, et tous veulent qu'on sorte, Et nous voulons nous-meme enfoncer notre porte, Et, s'il le faut, le front leve* vers 1'orient, Nous mettre en liberte dans la tombe, en criant : Concorde! en attestant 1'avenir, 1'esperance, L'aurore ; et c'est ainsi qu'agonise la France ! C'est pourquoi je declare en cette extremite Que 1'homme a pour bien faire un coeur illimite, 6 82 L'ANNEE TERRIBLE. Qu'il faut copier Sparte et Rome noire aieule, Et qu'un peuple est borne par sa lachete seule ; J'ecarte le mauvais exemple, ce lepreux; A cette heure il nous faut mieux que les anciens preux Qui souvent s'attardaient trop longtemps aux chapelles? Je dis qu'a ton secours, France, tu nous appelles; Qu'un courage qui chante au lutrin est batard, Qu'il sied de tout risquer, et qu'il est deja tarcl t G'est mon avis, devant les trompettes farouches,. Devant les ouragans gonflant leurs noires bouches, Devant le Nord feroce attaquant le Midi, Que nous avons besoin de quelqu'un de hardi; Et que, lorsqu'il s'agit de chasser les Vandales, De refouler le flot des bandes feodales, De delivrer 1' Europe en delivrant Paris, Et d'en finir avec ceux qui nous out surpris, Avec tant d'epouvante, avec tant de misere, II nous faut une epee et non pas un rosaire. VIII Qu'on ne s'y trompe pas, je n'ai jamais cache Que j'etais sur 1'enigme eternelle penche; Je sais qu'etre a demi plonge dans 1'equilibre De la terre et des cieux, nous fait 1'ame plus libre; Je sais qu'en s'appuyant sur I'mconnu, Ton sent Quelque chose d'immense et de bon qui descend, Et qu'on voit le neant des rois, et qu'on resiste Et qu'on lutte et qu'on marche avec un coeur moins triste ; Je sais qu'il est d'altiers prophetes qu'un danger Tente, et que 1'habitude auguste de songer, De me"diter, d' aimer, de croire, et d'etre en somme A genoux devant Dieu, met debout devant 1'homme; 84 L'ANNEE TERRIBLE. Certes, je suis courbe" sous rinfmi profond. Mais le ciel ne fait pas ce que les hommes font; Ghacun a son devoir et chacun a sa tachc ; Je sais aussi cela. Quand le destin est lache, G'est a nous de lui faire obstacle rudement, Sans aller deranger 1' eclair du firmament, Et j'attends, pour le vaincre, un moins grand phenomene Du tonnerre divin que de la foudre humaine. IX A L'EVEQUE QUI M'APPELLE ATHEE Athee? entendons-nous, pretre, une fois pour toutes. M'espionner, guetter mon ame, etre aux ecoutes, Regarder par le trou de la serrure au fond De mon esprit, chercher jusqu'ou mes doules vont, Questionner 1'enfer, consulter son registre De police, a travers son soupirail sinistre, Pour voir ce que je nie ou bien ce que je croi, 86 L'ANNEE TERRIBLE. Ne prends pas cette peine inutile. Ma foi Est simple, et je la dis. J'aime la clarte Tranche : S'il s'agit d'un bonhomme a longue barbe blanche, D'une espece de pape ou d'empereur, assis Sur un trone qu'on nomme au theatre un chassis, Dans la nue'e, ayant un oiseau sur sa tete, A sa droite un archange, a sa gauche un prophete, Entre ses bras son fils pale et perce de clous, Un et triple, ecoutant des harpes, Dieu jaloux, Dieu vengeur, que Garasse enregistre, qu'annote L'abbe Pluche en Sorbonne et qu'approuve Nonotte; S'il s'agit de ce Dieu que constate Trublet, Dieu foulant aux pieds ceux que Moi'se accablait, Sacrant tous les bandits royaux dans leurs repaires , Punissant les enfants pour la faute des peres, Arretant le soleil a 1'heure ou le soir nait, Au risque de casser le grand ressort tout net, Dieu mauvais geographe et mauvais astronome, Contrefacon immense et petite de I'homme , En cblere, et faisant la moue au genre humain, Comme un Pere Duchene un grand sabre a la main ; Dieu qui volontiers damne et rarement pardonne, Qui sur un passe-droit consulte une madone, Dieu qui dans son ciel bleu se donne le devoir D'imiter nos defauts et le luxe d'avoir NOVEMBRE. 87 Des fleaux, comme on a des chiens, qui trouble 1'ordre, Lache sur nous Nemrod et Cyrus, nous fait mordre Par Cambyse, et nous jette aux jambes Attila, Pretre, oui , je suis athee a ce vieux bon Dieu-la. Mais s'il s'agit de 1'etre absolu qui condense La-haut tout 1'ideal dans toute 1'evidence, Par qui, manifestant 1' unite de la loi, L'univers pent, ainsi que 1'homme, dire : Moi ; De 1'etre dont je sens Tame au fond de mon ame, De 1'etre qui me parle a voix basse, et reclame Sans cesse pour le vrai centre le faux, parmi Les instincts dont le flot nous submerge a demi; S'il s'agit du temoin dont ma pensee obscure A parfois la caresse et parfois la piqure Selon qu'en moi, montant au bien, tombant an mal, Je sens 1'esprit grandir ou croitre 1'animal ; S'il s'agit du prodige immanent qu'on sent vivre Plus que nous ne vivons, et dont notre ame est ivre Toutes les fois qu'elle est sublime, et qu'elle va, Ou s'envola Socrate, ou Jesus arriva, Pour le juste, le vrai, le beau, droit au martyre ; Toutes les fois qu'au gouffre un grand devoir 1'attire, Toutes les fois qu'elle est dans 1'orage alcyon; Toutes les fois qu'elle a 1'auguste ambition D'aller, a travers 1' ombre infame qu'elle abhorre Et de 1'autre cote des nuits, trouver 1'aurore; 88 L'ANNEE TERRIBLE. pretre, s'il s'agit de ce quelqu'un profond Que les religions ne font ni ne defont, Que nous devinons bon et que nous sentons sage, Qui n'a pas de contour, qui n'a pas de visage, Et pas de fils, ayant plus de paternite Et plus d'amour que n'a de lumiere 1'cte; S'il s'agit de ce vaste inconnu que ne nomme, N'explique et ne commente aucun Deuteronome, Qu'aucun Calmet ne peut lire en aucun Esdras, Que 1'enfant dans sa creche et les morts dans leurs draps, Distinguent vaguement d'en has comme une cime, Tres-Haut qui n'est mangeable en aucun pain azime, Qui parce que deux coeurs s'aiment, n'est point fache, Et qui voit la nature ou tu vois le peche; S'il s'agit de ce Tout vertigineux des etres Qui parle par la voix des elements, sans pretres, Sans bibles, point charnel et point officiel , Qui pour livre a 1'abime et pour temple le ciel, Loi, Vie, Ame, invisible a force d'etre enorme, Impalpable a ce point qu'en dehors de la forme Des choses que dissipe un souffle aerien, On 1'apercoit dans tout sans le saisir dans rien; S'il s'agit du supreme Immuable, solstice De la raison, du droit, du bien, de la justice, En equilibre avec 1'infini, maintenant, Autrefois, aujourd'hui, domain, toujours, donnant Aux soleils la dure"e, aux coeurs la patience, Qui, clarte hors de nous, est en nous conscience ; NOVEMBRE. 8$ Si c'est de ce Dieu-la qu'il s'agit, de celui Qui toujours dans 1'aurore et dans la tombe a lui, Etant ce qui commence et ce qui recommence; S'il s'agit du principe eternel, simple, immense, Qui pense puisqu'il est, qui de tout est le lieu, Et que, faute d'un nom plus grand, j'appelle Dieu, Alors tout change, alors nos esprits se retburnent, Le tien vers la nuit, gouflre et cloaque ou sejournent Les rires, les neants, sinistre vision, Et le mien vers le jour, sainte affirmation, Hymne, eblouissement de mon ame enchantee ; Et c'est moi le croyant, pretre, et c'est toi 1'athee. X A L'ENFANT MALADE PENDANT LE SIEGE Si vous continuez d'etre ainsi toute pale Dans notre air etouffant, Si je vous vois entrer dans mon ombre fatale, Moi vieillard, vous enfant; Si je vois de nos jours se confondre la chaine, Moi qui sur mes genoux Vous contemple, et qui veux la mort pour moi prochaine, Et lointaine pour vous; Si vos mains sont toujours diaphanes et freles, Si, dans votre berceau, Tremblante, vous avez 1'air d'attendre des ailes Comme un petit oiseau ; 92 L ANNEE TERRIBLE Si vous ne semblez pas prendre sur notre terre Racine pour longtemps, Si vous laissez errer, Jeanne, en notre mystere Vos doux yeux mecontents ; Si je ne vous vois pas gaie et rose et tres-forte, Si, triste, vous revez, Si vous ne fermez pas derriere vous la porte Par ou vous arrivez; Si je ne vous vois pas comme une belle femme Marcher, vous bien porter, Rire, et si vous semblez etre une petite ame Qui ne veut pas rester, Je croirai qu'en ce monde ou le suaire au lange Parfois peut confiner, Vous venez pour partir, et que vous etes 1'ange Charge de m'emmener. DECEMBRE Ah ! c'est un reve ! non ! nous n'y consentons point. Dresse-toi, la colere au coeur, 1'epee au poing, France ! prends ton baton , prends ta fourche, ramass Les pierres du chemin , debout , levee en masse !. France! qu'est-ce que c'est que cette guerre-la? Nous refusons Mandrin, Dieu nous doit Attila. Toujours, quand il lui plait d'abattre un grand empire, Un noble peuple, en qui le genre humain respire, Rome ou Thebes, le sort respectueux se sert De quelque monstre auguste et fauve du desert. Pourquoi done cet affront? c'est trop. Tut'y resignes, Toi, France? non, jamais. Certes, nous etions dignes 9G L'ANNEE TERRIBLE. D'etre devores, peuple, et nous sommes manges ! G'est trop de s'etre dit : Nous serons egorges Gomme Athene et Memphis, comme Troie et Solime, Grandement, dans 1'eclair d'une lutte sublime ! Et de se sentir mordre, en bas, obscurement, Dans 1'ombre, et d'etre en proie a ce fourmillement, Les pillages, les vols, les pestes, les famines ! D'esperer les lions, et d' avoir les vermines! ' II Vision sombre! un peuple en assassine un autre. Et la meme origine, 6 Saxons, est la notre ! Et nous sommes sortis du meme flanc profond ! La Germanic avec la Gaule se confond Dans cette antique Europe oil s'ebauche 1'histoire. Croitre ensemble, ce fut longtemps notre victoire; Les deux peuples s'aidaient, couple heureux, triomphant, Tendre, et Gain petit aimait Abel enfant. Nous etions le grand peuple egal au peuple Scythe ; Et c'est de vous, Germains, et de nous, que Tacite Disait : Leur ame est fiere. Un dieu fort les soutient Chez eux la femme pleure et 1'homme se souvient. 7 98 L'ANNEE TERRIBLE. Si Rome osait risquer ses aigles dans nos landes, Les Geltes entendaient 1'appel guerrier des Vendes, On battait le preteur, on chassait le consul , Et Teutates venait au secours d'Trmensul ; On se donnait 1'appui glorieux et fidele Tantotd'un coup d'epee et tantot d'un coup d'aile; Le meme autel de pierre, etrange et plein de voix, Faisait agenouiller sur 1'herbe, au fond des bois, Les Teutons de Cologne et les Bretons de Nante ; Et quand la Walkyrie, ailee et frissonnante, Traversait 1'ombre, Hermann chez vous, chez nous Brennus, Voyaient la meme etoile entre ses deux seins nus. Allemands, regardez au-dessus de vos tetes, Dans le grand ciel, tandis qu'acharnes aux conquetes, Vous, Germains, vous venez poignarder les Gaulois, Tandis que vous foulez aux pieds toutes les lois, Plus souilles que grandis par des victoires trattres, Vous verrez vos aTeux saluer nos ancetres. Ill LE MESSAGE DE GRANT Ainsi, peuple aux efforts prodigieux enclin, Ainsi, terre de Penn, de Fulton, de Franklin, Vivante aube d'un monde, 6 grande republique, G'est en ton nom qu'on fait vers 1'ombre un pas oblique ! Trahison! par Berlin vouloir Paris detruit! Au nom de la lumiere encourager la nuit ! Quoi ! de la liberte faire une renegate ! Est-ce done pour cela que vint sur sa fregate Lafayette donnant la main a Rochambeau ? Quand 1'obscurite monte, eteindre le flambeau ! 400 L'ANNEE TERRIBLE. Quoi! dire : Rien n'est vrai que la force. Le glaive, G'est Teblouissement supreme qui se leve. Courbez-vous, le travail de vingt siecles a tort. Le progres, serpent vil , dans la fange se tord ; Et le peuple ideal, c'est le peuple egoiste. Rien de definitif et d'absolu n'existe. Le maitre est tout ; il est justice et verite. Et tout s'evanouit, droit, devoir, liberte, L'avenir qui nous luit, la raison qui nous mene, La sagesse divine et la sagesse humaine, Dogme et livre, et Voltaire aussi bien que Jesus, Puisqu'un reitre allemand met sa botte dessus ! Toi dont le gibet jette au monde qui commence, Comme au monde qui va fmir, une ombre immense, John Brown, toi qui donnas aux peuples la lecon D'un autre Golgotha sur un autre horizon, Spectre, defais le noeud de ton cou, viens, 6 juste, Viens et fouette cet homme avec ta corde auguste! C'est grace a lui qu'un jour 1'histoire en deuil dira : La France secourut 1'Amerique, et tira L'epee, et prodigua tout pour sa delivrance, Et, peuples, 1'Amerique a poignarde la France ! Que le sauvage, fait pour guetter et ramper, Que le huron, orne de couteaux a scalper, DECEMBRE. -101 Gontemplent ce grand chef sanglant, le roi de Prusse, Certes, que le Peau-rouge admire le Borusse, C'est tout simple; il le voit aux brigandages pret, Fauve, atroce, et ce bois comprend cette foret; Mais que 1'homme incarnant le droit devant 1'Europe, L'homme que de rayons Golombie enveloppe, L'homme en qui tout un monde heroi'que est vivant, Que cet homme se jette a plat ventre devant L'affreux sceptre de fer des vieux ages funebres, Qu'il te donne, 6 Paris, le*soufflet des tenebres, Qu'il livre sa patrie auguste a 1'empereur, Qu'il la mele aux tyrans, aux meurtres, a 1'horreur, Qu'en ce triomphe horrible et sombre il la submerge, Que dans ce lit d'opprobre il couche cette vierge , Qu'il montre a 1'univers, sur un immonde char, L'Amerique baisant le talon de Cesar, Oh ! cela fait trembler toutes les grandes tombes ! Cela remue, au fond des pales catacombes, Les os des fiers vainqueurs et des puissants vaincus ! Kosciusko fremissant reveille Spartacus ; Et Madison se dresse et Jefferson se leve ; Jackson met ses deux mains devant ce hideux reve; Deshonneur! crie Adams; et Lincoln etonne Saigne, et c'est aujourd'hui qu'il est assassine. Indigne-toi, grand peuple. nation supreme, Tu sais de quel cceur tendre et filial je t'aime. 402 L'ANNEE TERRIBLE. Amerique, je pleure. Oh! douloureux affront! Elle n'avait encor qu'une aureole au front. Son drapeau sideral eblouissait 1'histoire. Washington, au galop de son cheval de gloire, Avait eclabousse d'etincelles les plis De 1'etendard, temoin des devoirs accomplis, Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles, L'avait superbement ensemence d'etoiles. Cette banniere illustre est obscurcie, helas! Je pleure. .. Ah ! sois maudit, malheureux qui melas Sur le fier pavilion qu'un vent des cieux secoue Aux gouttes de lumiere une tache de boue ! IV AU CANON LE V. H. Ecoute-moi, ton tour viendra d'etre ecoute. canon, 6 tonnerre, 6 guerrier redoute, Dragon plein de colere et d'ombre, dont la bouche Mele aux rugissements une flamme farouche, Pesant colosse auquel s'amalgame 1'eclair, Toi qui disperseras 1'aveugle mort dans 1'air, Je te benis. Tu vas defendre cette ville. canon, sois muet dans la guerre civile, Mais veille du cote de 1'etranger. Hier Tu sortis de la forge epouvantable et fier ; 104 L'ANNEE TERRIBLE. Les femmes te suivaient. Qu'il est beau! disaient-elles. Gar les Gimbres sont la. Leurs victoires sont telles Qu'il en sort de la honte, et Paris fait de loin Signe aux princes qu'il prend les peuples a temoin. La lutte nous attend ; viens, 6 mon fils etrange, Doublons-nous 1'un par 1'autre, etfaisons un echange, Et mets, 6 noir vengeur, combattant souverain, Ton bronze dans mon co3ur, mon ame en ton airain. canon, tu seras bientot sur la muraille. Avec ton caisson plein de boites a mitraille, Sautant sur le pave, traine" par huit chevaux, Au milieu d'une foule eclatant en bravos, Tu t'en iras, parmi les croulantes masures, Prendre ta place altiere aux grandes embrasures Oil Paris indigne se dresse, sabre au poing. La ne t'endors jamais et ne t'apaise point. Et puisque je suis 1'homme essayant sur la terre Toutes les guerisons par 1'indulgence austere, Puisque je suis, parmi les vivants en rumeur, Au forum ou du haut de 1'exil, le semeur De la paix a travers 1'immense guerre humaine, Puisque vers le grand but ou Dieu clement nous mene, J'ai, triste ou souriant, toujours le doigt leve, Puisque j'ai, moi, songeur par les deuils epro'uve. DECEMBRE. 105 L' amour pour evangile et 1'union pour bible, Toi qui portes mon nom, 6 monstre, sois terrible ! Car I 'amour devient haine en presence du mal ; Car I'homme esprit ne peut subir 1'homme animal, Et la France ne peut subir la barbarie ; Car 1'ideal sublime est la grande patrie; Et jamais le devoir ne fut plus evident De faire obstacle au flot sauvage debordant, Et de mettre Paris, 1'Europe qu'il transforme, Les peuples, sous 1'abri d'une defense enorme ; Car si ce roi Teuton n'etait pas chatie", Tout ce que I'homme appelle espoir, progres, pitie, Fraternite, fuirait de la terre sans joie ; Car Cesar est le tigre et le peuple est la proie, Et qui combat la France attaque 1'avenir ; Car il faut elever, lorsqu'on entend hennir Le cheval d'Attila dans 1'ombre formidable, Autour de Fame humaine un mur inabordable, Et Rome, pour sauver 1'univers du neant , Doit etre une deesse, et Paris un geant ! C'est pourquoi des canons que la lyre a fait naitre , Que la strophe azuree enfanta, doivent etre Braques, gueule beanie, au-dessus du fosse; C'est pourquoi le penseur fremissant est force 106 L'ANNEE TERRIBLE. D'employer la lumiere a des choses sinistres; Devant les rois, devant le mal et ses ministres, Devant ce grand besoin du monde, etre sauve, II sait qu'il doit combattre apres avoir rev6 ; II sait qu'il faut 1 utter, frapper, vaincre, dissoudre, Et d'un rayon d'aurore il fait un coup de foudre. PROUESSES BORUSSES La conquete avouant sa soeur 1'escroquerie, G'est un progres. En vain la conscience crie, Par 1'exploitation on complete 1'exploit. A Tor du voisin riche un voisin pauvre a droit. Au dos de la victoire on met une besace ; En attendant qu'on ait la Lorraine et 1'Alsace, On decroche une montre au clou d'un horloger; On veut dans une gloire immense se plonger, Mais briser une glace est une sotte affaire, 11 vaut mieux 1'emporter; a coup sur on prefere 408 L'ANNEE TERRIBLE. L'honneur a tout, mais 1'homme a besoin de tabac, On en vole. A travers Reichshoffen et Forbach, A travers cette guerre ou Ton eut cette chance D'un Napoleon nain livrant la grande France , Dans ces champs oil manquaient Marceau, Hoche et Conde, A travers Metz vendue et Strasbourg bombarde, Parmi les cris, les morts tombes sous les mitrailles, Montrant 1'un sa cervelle et 1'autre ses entrailles, Les drapeaux avancant ou fuyant, les galops Des escadrons pareils aux mers roulant leurs flots , Au milieu de ce vaste et sinistre engrenage, Gonquerant pingre, on pense a son petit menage ; On medite, ajoutant Shylock a Galgacus, De meubler son amante aux depens des vaincus ; On a pour ideal d'offrir une pendule A quelque nymphe blonde au pied du mont Adule ; Bellone e'chevelee et farouche descend Du nuage d'ou sort 1'eclair, d'ou pleut le sang, Et s'emploie a clouer des caisses d'emballage ; On ranconne un pays village par village; On est terrible, mais fripon; on est des loups, Des tigres et des ours qui seraient des filous. On renverse un empire et Ton coupe une bourse. Cesar, droit sur son char, dit : Payez-moi ma course. On massacre un pays, le sang est encor frais ; Puis on arrive avec le total de ses frais; On tarife le meurtre, on cote la famine : Voil& bientot six mois que je vous extermine ; DfiCEMBRE. 409 G'est tant. Je ne saurais vous egorger a moins. Et Ton etonne au fond des cieux ces fiers temoins , Les aieux, les he>os, pales dans les images, Par des hauts fails auxquels s'attachent des peages ; On s'inquiete peu de ces fantomes-la ; Avec cinq milliards on rentre au Walhalla. Pirates, d'une banque on a fait 1'abordage. On copie en rapine, en fraude, en brigandage, Les Bedouins a 1'oeil louche et les Baskirs camards; Et Schinderhannes met le faux nez du dieu Mars. On a pour chefs des rois escarpes, et ces princes Ont des ministres comme un larron a des pinces ; On foule sous ses pieds le scrupule aux abois ; En somme, on devalise un peuple au coin d'un bois. On detrousse, on depouille, on grinche, on rafle, on pille. Peut-etre est-il plus beau d' avoir pris la Bastille. VI LES FORTS Us sont les chiens de garde enormes de Paris. Gomme nous pouvons etre a chaque instant surpris, Gomme une horde est la, comme 1'embuche vile Parfois rampe jusqu'a 1'enceinte de la ville, Us sont dix-neuf epars sur les monts, qui, le soir, Inquiets, menacants, guettent 1'espace noir, Et, s'entr'avertissant des que la nuit commence, Tendent leur cou de bronze autour du mur immense. Us restent eveilles quand nous nous endormons, Et font tousser la foudre en leurs rauques poumons. m L'ANNfiE TERRIBLE. Les collines parfois, brusquement etoilees, Jettent dans la nuit sombre un eclair aux vallees ; Le crepuscule lourd s'abat sur nous, masquant Dans son silence un piege et dans sa paix un camp ; Mais en vain Tennerm serpente et nous enlace ; Us tiennent en respect toute une populace De canons monstrueux, rodant & 1'horizon. Paris bivouac, Paris tombeau, Paris prison, Debout dans 1'univers devenu solitude, Fait sentinelle, et, pris enfm de lassitude, S'assoupit ; tout se tait, hommes, femmes, enfants, Les sanglots, les eclats de rire triomphants, Les pas, les chars, le quai, le carrefour, la greve, Les mille toits d'ou sort le murmure du reve, L'espoir qui dit je crois, la faim qui dit je meurs ; Tout fait silence ; 6 foule ! indistinctes rumeurs ! Sommeil de tout un monde! 6 songes insondables! On dort, onoublie... Eux, ils sont la, formidables. Tout a coup on se dresse en sursaut ; haletant, Morne, on prete 1'oreille, on se penche. . . on entend Comme le hurlement profond d'une montagne. Toute la ville ecoute et toute la campagne Se reveille ; et voila qu'au premier grondement Repond un second cri, sourd, farouche, inclement, Et dans 1'obscurite d'autres fracas s'ecroulent, Et d'echos en echos cent voix terribles roulent. D&CK3IBHE. 443 . Ce sont eux. G'est qu'au fond des espaces confus, Us ont vu se grouper de sinistres affuts, C'est qu'ils ont des canons surpris la silhouette ; G'est que, dans quelque bois d'oii s'enfuit la chouette, Us viennent d'entrevoir, la-bas, au bord d'un champ, Le fourmillement noir des bataillons marchant; G'est que dans les halliers des yeux traitres flamboient. Comme c'est beau ces forts qui dans cette ombre aboient! YII \ LA FRANCE Personne pour toi. Tous sont d'accord. Celui-ci, Nomme Gladstone, dit a tes bourreaux : merci! Get autre, nomme Grant, te conspue, et cet autre, Nomme Bancroft, t'outrage; ici c'est un apotre, La c'est un soldat, la c'est un juge, un tribun, Un pretre, 1'un du Nord, 1'autre du Sud ; pas un Que ton sang, a grands flots verse", ne satisfasse ; Pas un qui sur ta croix ne te crache a la face. Helas! qu'as-tu done fait aux nations? Tu vins Vers celles qui pleuraient, avec ces mots divins : Joie et Paix ! Tu criais : Esperance ! Allegresse ! Sois puissante, Amerique, et toi sois libre, 6 Grece ! L'ltalie e"tait grande ; elle doit 1'etre encor. Je le veux! Tu donnas a celle-ci ton or, A celle-la ton sang, ci toutes la lumiere. 446 L'ANNEE TERRIBLE. Tu defendis le droit des hommcs, coutumiere De tous les devourments et de tous les devoirs. Gomme le boeuf revient repu des abreuvoirs, Les hommes sont rentres pas a pas a 1'etable, Rassasie"s de toi, grande soeur redoutable, De toi qui prote"geas, de toi qui combattis. Ah! se montrer ingrats, c'est se prouver petits. N'importe! pas un d'eux ne te connait. Leur foule T'a huee, a cette heure oil ta grandeur s'ecroule, Riant de chaque coup de marteau qui tombait Sur toi, nue et sanglante et clouee au gibel. Leur pi tie plaint tes fils que la fortune amere Gondamne a la rougeur de t'avouer pour mere. Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a. Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna; L'aigle de 1'ombre est Ik qui te mange le foie; G'est a qui reniera la vaincue ; et la joie Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets, Gharme 1'Europe et plait au monde... Ah! je voudrak Je voudrais n'etre pas Francais pour pouvoir dire Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre, Je te proclame, toi que ronge le vautour, Ma patrie et ma gloire et mon unique amour ! vin NOS MORTS 11s gisent dans le champ terrible et solitaire. Leur sang fait une mare affreuse sur la terre ; Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert ; Leurs corps farouches, froids, e"pajs sur le pre vert, Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes Que le tonnerre donne aux foudroyes enormes ; Leur crane est a la pierre aveugle ressemblant; La neige les modele avec son linceul blanc ; On dirait que leur main lugubre, apre et crispee, Tache encor de chasser quelqu'un a coups d'epee ; Us n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard; Sur 1'immobilite de leur sommeil hagard Les nuits passent ; ils ont plus de chocs et de plaies Que les supplicies promenes sur des claies; 118 L'ANNEE TERRIBLE. Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi; Us s'enfoncent deja dans la terre a demi Gomme dans 1'eau profonde un navire qui sombre; Leurs pales os, couverts de pourriture et d'ombre, Sont comme ceux auxquels Ezechiel parlait ; On voit partout sur eux 1'affreux coup du boulet, La balafre du sabre et le trou de la lance; Le vaste vent glace souffle sur ce silence ; Us sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux. morts pour mon pays, je suis votre envieux. IX A QUI LA VICTOIRE DEFINITIVE? \ Sachez-le, puisqu'il faut. Teutons, qu'on vous 1'apprenne, Non, vous ne prendrez pas 1'Alsace et la Lorraine, Et c'est nous qui prendrons PAllemagne. Ecoutez : Franchir notre frontiere, entrer dans nos cites, Voir chez nous les esprits marcher, lire nos livres, Respirer 1'air profond dont nos penseurs sont ivres, G'est rendre a son insu son e"pee au progres ; G'est boire a notre coupe, accepter nos regrets, Nos deuils, nos maux feconds, nos vceux, nos esperances G'est pleurer nos pleurs; c'est envier nos souffrances; G'est vouloir ce grand vent, la revolution; G'est comprendre, 6 Germains! ce que sait Falcyon, 420 L'ANNEE TERRIBLE. Que 1'orage farouche est pour 1'onde une fete, Et que nous ailons droit au but dans la tempete, En lui laissant briser nos mats et nos agres. Les rois donnent aux champs les peuples pour engrais. Et ce meurtre s'appelle ensuite la victoire; Us jettent Austerlitz ou Rosbach a 1'histoire, Et disent : c'est fini. Laissons le temps passer. Ge qui vient de fmir, 6 rois, va commencer. Oui, les peuples sont morts, mais le peuple va naitre. A travers les rois 1'aube invincible penetre; L'aube c'est la Justice et c'est la Liberte. Le conquerant se sent conquis. Dompteur dompte. II s'etonne ; en son co3ur plein d'une vague honte, Une construction mysterieuse monte ; Belluaire imbecile entre" chez un esprit, II est la bete. II voit 1'ideal qui sourit, II tremble, et n'ayant pu le tuer, il 1' adore. Le glacier fond devant le rayon qui le dore. Un jour, comme en chantant Linus lui remuait Sa montagne, Titan, roi du granit muet, Cria : ne bouge pas, roche glacee et lourde ! La roche re"pondit : crois-tu que je sois sourde? Ainsi la masse ecoute et songe; ainsi s'emeut, Quand mai des rameaux noirs vient desserrer le noeud, Quand la se"ve entre et court dans les branches nouvelles, L'arbre qu'emplissait 1'ombre et qu'empliront les ailes. DECEMBRE. m L'homme a d'informes blocs dans 1'esprit, prejuges, Vice, erreur, dogmes faux d'ego'isme ronges; Mais que devant lui passe une voix, un exemple, Toutes ces pierres vont faire en son ame un temple. Homme ! Thebe eternelle en proie aux Amphions ! Ah! delivrez-vous done, nous vous en defions, Allemands, de Pascal, de Danton, de Voltaire! Teutons, delivrez-vous de I'effrayant mystere Du progres qui se fait sa part a tout moment, De la creation maitresse obscurement, Du vrai demuselant 1' ignorance sauvage, Et du jour qui reduit toute ame en esclavage ! Esclavage superbe! obeissance au droit Par qui 1'erreur s'ecroule et la raison s'accroit! Delivrez-vous des monts qui vous offrent leur cime ! Delivrez-vous de 1'aile inconnue et sublime Que vous ne voyez pas et que vous avez tous ! Delivrez-vous du vent que nous soufflons sur vous ! Delivrez-vous du monde ignore qui commence, Du devoir, du printemps et de 1'espace immense ! Delivrez-vous de 1'eau, de la terre, de 1'air, Et de notre Gorneille et de votre Schiller, De vos poumons voulant respirer, des prunelles Qui vous montrent la-haut les clartes eternelles, De la ve"rite, vraie a toute heure, en tout lieu, D'aujourd'huijdedemain... De"livrez-vous de Dieu! \M L'ANNEE TERRIBLE. Ah ! vous etes en France, Allemands ! prenez garde. Ah ! barbaric ! ah ! foule imprudente et hagarde, Vous accourez avec des glaives! ah! vos camp?, Tels que 1' ardent limon voini par les volcans, Roulent jusqu'a Paris hors de votre cratere ! Ah ! vous venez chez nous nous prendre un peu de terre ! Eh bien, nous vous prendrons tout votre coeur! Demain, Demain, le but francais e"tant le but humain, Vous y courrez. Oui, vous, grande nation noire, Vous irez a 1'emeute, a la lutte, a la gloire, A 1'epreuve, aux grands chocs, aux sublimes malheurs, Aux revolutions, comme 1'abeille aux fleurs! Helas ! vous tuez ceux par qui vous devez vivre ! Qu'importe la fanfare enflant ses voix de cuivre, Ges guerres, ces fracas furieux, ces blocus ! Vous semblez nos vainqueurs, vous etes nos vaincus. Comme 1'ocean filtre au fond des madrepores, Notre pensee en vous entre par tous les pores ; Demain vous maudirez ce que nous detestons ; Et vous ne pourrez pas vous en aller, Teutons, Sans avoir fait ici provision de haine Centre Pierre et Cesar, contre 1' ombre et la chaine, Car nos regards de deuil, de colere et d'efiroi, Passent par-dessus vous, peuple, et frappent le roi! Vous qui futes longtemps la pauvre tourbe aveugle Gdmissant au hasard comme le taureau beugle, DtiCEMBRE. m Vous puiserez chez nous 1'altiere volonte D'exister, et d' avoir au front une clarte ; Et le ferme dessein n'aura rien de vulgaire Que vous emporterez dans votre sac de guerre ; Ge sera 1'apre ardeur de faire comme nous, Et d'etre tous egaux et d'etre libres tous ; Allemands, ce sera 1'intention formelle De foudroyer ce tas de trones pele-mele, De tendre aux nations la main, et de n'avoir Pour maitre que le droit, pour chef que le devoir; Afin que 1'univers sache, s'il le demande, Que 1'Allemagne est forte et que la France est grande; Que le Germain candide est enfin triomphant, Et qu'il est 1'homme peuple et non le peuple enfant ! Vos hordes aux yeux bleus se mettront a nous suivre Avec la joie etrange et superbe de vivre, Et le contentement profond de n'avoir plus D'enclumes pour forger des glaives superflus. Le plus poignant motif que sur terre on rencontre D'etre pour la raison, c'est d'avoir ete centre; On sert le droit avec d'autant plus de vertu Qu'on a le repentir de 1'avoir combattu. L'Allemagne, de tant de meurtres inondee, Sera la prisonniere auguste de 1'idee ; Gar on est d'autant plus captif qu'on fut vainqueur ; Elle ne pourra pas rendre a la nuit son coeur ; 124 L'ANNEE TERRIBLE. L'Allemand ne pourra s'evader de son ame Dont nous aurons change la lumiere et la flammc. Et se reconnaitra Francais, en fremissant De baiser nos pieds, lui qui buvait notre sang ! Non, vous ne prendrez pas la Lorraine et 1'Alsace, Et je vous le redis, Allemands, quo! qu'on fasse, C'est vous qui serez pris par la France. Comment? Comme le fer est pris dans 1'ombre par 1'aimant; Comme la vaste nuit est prise par 1'aurore ; Comme avec ses rochers, ou dort 1'echo sonore, Ses cavernes, ses trous de betes, ses halliers, Et son horreur sacree et ses loups familiers, Et toute sa feuillee informe qui chancelle, Le bois lugubre est pris par la claire etincelle. Quand nos eclairs auront traverse vos massifs ; Quand vous aurez subi, puis savoure, pensifs, Cet air de France ou Fame est d'aulant plus a 1'aise Qu'elle y sent vaguement Hotter la Marseillaise ; Quand vous aurez assez donne vos biens, vos droits, Votre honneur, vos enfants, a devorer aux rois; Quand vous verrez Cesar envahir vos provinces ; Quand vous aurez pese de deux facons vos princes, Quand vous vous serez dit : ces maitres des humains Sont lourds a notre epaule et legers dans nos mains ; Quand, tout ceci passe, vous verrez les entailles Qu' auront faites sur nous et sur vous les batailles ; DECEMBRE. 4*5 Quand ces charbons ardents dont en France les plis Des drapeaux, des linceuls, des ames, sont remplis, Auront ensemence vos profondeurs funebres, Quand ils auront creuse lentement vos tenebres, Quand ils auront en vous couve" le temps voulu, Un jour, soudain, devant 1'afTreux sceptre absolu, Devant les rois, devant les antiques Sodomes, Devant le mal, devant le joug, vous, foret d'hommes, Vous aurez la colere enorme qui prend feu ; Vous vous ouvrirez, gouffre, a 1'ouragan de Dieu; Gloire au Nord ! ce sera 1'aurore boreal e Des peuples, eclairant une Europe ideale ! Vous crierez : Quoi ! des rois ! quoi done ! un empereur ! Quel eblouissement, 1'Allemagne en fureur! Va, peuple! vision! combustion sinistre De tout le noir passe, pretre, autel, roi, ministre, Dans un brasier de foi, de vie et de raison, Faisant une lueur immense a 1'horizon ! Freres, vous nous rendrez notre flamme agrandie Nous sommes le flambeau, vous serez 1'incendie. JANVIER 1871 l er JANVIER Enfants, on vous dira plus tard que le grand-pere Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre, Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux, Qu'au temps ou vous etiez petits il etait vieux, Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses, Et qu'il vous a quittes dans la saison des roses; Qu'il est mort, que c'etait un bonhomme clement ; Que, dans 1'hiver fameux du grand bombardement, 130 L'ANNEE TERRIBLE. II traversait Paris tragique et plein d'epees, Pour vous porter des tas de jouets, des poupees,, Et des pantins faisant mille gestes bouflbns; Et vous serez pensifs sous les arbres profonds. II LETTRE A UNE FEMME (PAR BALLON HOME, 10 JANVIER) Paris terrible et gai combat. Bonjour, madame. On est un peuple, on est un monde, on est une ame. Chacun se donne a tous et nul ne songe a soi. Nous sommes sans soleil, sans appui, sans eflroi. Tout ira bien pourvu que jamais on ne dorme. Schmitz fait des bulletins plats sur la guerre enorme; G'est Eschyle traduit par le pere Brumoy. J'ai pay6 quinze francs quatre o&ufs frais, non pour moi ? Mais pour monjetit George etjnajetitejjanne. Nous mangeons du cheval, du rat, de Tours, de 1'aiie. Paris est si bien pris, cerne, mure, noue, Garde, que notre ventre est 1'arche de Noe ; Dans nos flancs toute bete, honnete ou mal famee, 132 L'ANNEE TERRIBLE. Pe"netre, et chien et chat, le mammon, le pygme"e, Tout entre, et la souris rencontre 1'elephant. Plus d'arbres; on les coupe, on les scie, on les fend; Paris sur ses chenets met les Champs-Elysees. On a 1'onglee aux doigts et le givre aux croisees. Plus de feu pour secher le linge des lavoirs, Et 1'on ne change plus de chemise. Les soirs Un grand murmure sombre abonde au coin des rues, G'est la foule; tantot ce sont des voix bourrues, Tantot des chants, parfois de belliqueux appels. La Seine lentement traine des archipels De glacons hesitants, lourds, oil la canonniere Court, laissant derriere elle une ecumante orniere. On vit de rien, on vit de tout, on est content. Sur nos tables sans nappe, ou la faim nous attend, Une pomme de terre arrachee a sa crypte Est reine, et les oignons sont dieux comme en Egypte. Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir. Plus de gaz; Paris dort sous un large eteignoir; A six heures du soir, tenebres. Des tempetes De bombes font un bruit monstrueux sur nos tetes. D'un bel eclat d'obus j'ai fait mon encrier. Paris assassine ne daigne pas crier. Les bourgeois sont de garde autour de la muraille ; Ges peres, ces maris, ces freres qu'on mitraille, Goiffes de leurs ke"pis, roules dans leurs cabans, Guettent, ayant pour lit la planche de leurs banes. Soit. Moltke nous canonne et Bismarck nous aflame . JANVIER. 133 Paris est un he"ros, Paris est une femme ; II sait etre vaillant et charmant; ses yeux vont, Souriants et pensifs, dans le grand ciel profond, Du pigeon qui revient au ballon qui s'envole. C'est beau : le formidable est sorti du frivole. Moi, je suis la, joyeux de ne voir rien plier. Je dis a tous d'aimer, de lutter, d'oublier, De n'avoir d'ennemi que Tennemi ; je crie : Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie ! Quant aux femmes, soyez tres-fiere, en ce moment Oil tout penche, elles sont sublimes simplement. Ce qui fit la beaute des Romaines antiques*, C'etaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, Leurs ctoigts que 1'apre laine avait faits noirs et durs, Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal pres des murs Et leurs maris debout sur la porte Golline. Ges temps sont revenus. La geante feline, La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord Ce grand coeur palpitant du monde a moitie mort. Eh bien, dans ce Paris, sous I'elreinte inhumaine, L'homme n'est que Francais, et la femme est Romaine. . Elles acceptent tout, les femmes de Paris, Leur atre eteint, leurs pieds par Je verglas meurtris, Prae.-tabat castas hurailis fortuna Latinas, Casulae , somnique breves, et vellere tusco Vexatse durseque manus, et proximus urbis Annibal, et stantes Gollina in turre mariti. JUVENAL. 134 L'ANNEE TERRIBLE. Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes, La neige et 1'ouragan vidant leurs froides urnes, La famine, I'horreur, le combat, sans rien voir Que la grande patrie et que le grand devoir; Et Juvenal au fond de 1'ombre est content d'elles. Le bombardement fait gronder nos citadelles. Des 1'aube, le tambour parle au clairon lointain; La diane reveille, au vent frais du matin, La grande ville pale et dans 1'ombre apparue; Une vague fanfare erre de rue en rue. On fraternise, on reve un succes ; nous offrons Nos coeurs a I'esp^rance, a la foudre nos fronts. La ville par la gloire et le malheur elue Voit arriver les jours terribles et salue. Eh bien, on aura froid! eh bien, on aurafaim! Qu'est cela? C'est la nuit. Et que sera la fin? L'aurore. Nous souffrons, mais avec certitude. La Prusse est le cachot et Paris est Latude. Courage ! on refera 1'effort des jours anciens. Paris avant un mois chassera les Prussiens. Ensuite nous comptons, mes deux fils et moi, vivre Aux champs, aupres de vous, qui voulez bien nous suivre. ( Madame, et nous irons en mars vous en prier ( Si nous ne sommes pas tue"s en fe\rier. V_ ' Ill BETISE DE LA GUERRE Ouvrierc sans yeux, Penelope imbecile, Berceuse du chaos oil le ne"ant oscille, Guerre, 6 guerre occupee au choc des escadrons. Toute pleine du bruit furieux des clairons, buveuse de sang, qui, farouche, fletrie, Hideuse, entraines 1'homme en cette ivrognerie. Nuee oil le destin se deforme, oil Dieu fuit, Oil flotte une clarte plus noire que la nuit, 136 L'ANNEE TERRIBLE. Folle immense, de vent et de foudres arme'e, A quoi sers-tu, ge"ante, a quoi sers-tu, fumee, Si tes e"croulements reconstruisent le mal, Si pour le bestial tu chasses 1'animal, Si tu ne sais, dans 1'ombre ou ton hasard se vautre, Defaire un empereur que pour en faire un autre ? IV Non, non, non ! Quoi ! ce roi de Prusse suffirait ! Quoi ! Paris, ce lieu saint, cette cite foret, Gette habitation e"norme des idees Vers qui par des lueurs les ames sont guidees, Ce tumulte enseignant la science aux savants, Ce grand lever d'aurore au milieu des vivants, Paris, sa volonte", sa loi, son phe"nomene, Sa consigne donnee a 1'avant-garde humaine, 438 L'ANNEE TERRIBLE. Son Louvre qu'a puni sa Greve, son beffroi D'oii sort tant d'esperance et d'ou sort tant d'effroi, Ses toits, ses murs, ses tours, son etrange equilibre De Notre-Dame esclave et du Pantheon libre ; Quoi ! cet infmi, quoi ! ce goufire, cet amas, Ge navire ideal aux invisibles mats, Paris, et sa.moisson qu'il fauche et qu'il emonde, Sa croissance melee a la grandeur du monde, Ses revolutions, son exemple, et le bruit Du prodige qu'au fond de sa forge il construit, Quoi ! ce qu'il fonde, invente, ebauche, essaie, etcree, Quoi! 1'avenir couve sous son aile sacree, Tout s'evanouirait dans un coup de canon! Quoi ! ton reve, 6 Paris, serait un reve ! non . Paris est du progres toute la reussite. Qu'importe que le nord roule son noir Gocyte, Et qu'un flot de passants le submerge aujourd'lmi, Les siecles sont pour lui si I'heure est contre lui. II ne perira pas. Quand la tempete gronde, Mes amis, je me sens une foi plus profonde ; Je sens dans 1'ouragan le devoir rayonner, JANVIER. 139 Et I'affirmation du vrai s'enraciner. Car le peril croissant n'est pou'r 1'ame autre chose Qn'une raison de croitre en courage, et la cause S'embellit, et le droit s'affermit, en soufirant, Et Ton semble plus juste alors qu'on est plus grand. II m'est fort malaise, quant a moi, de comprendre Qu'un lutteur puisse avoir un motif de se rendre ; Je n'ai jamais connu 1'art de desesperer; II faut pour reculer, pour trembler, pour pleurer, Pour etre lache, et faire avec 1'honneur divorce. Se donner une peine au-dessus de ma force. SOMMATION Laissez-la done aller cette France immortelle! Ne la conduisez pas ! Et quel besoin a-t-elle De vous, soldat vaillant, mais enclin a charger Les saints du ciel du soin d'ecarter le danger? Pour Paris dont on voit flamboyer la couronne A travers le nuage impur qui 1'environne, *42 L'ANNfiE TERRIBLK. Pour ce monde en peril, pour ce peuple en courroux, Vous etes trop pieux, trop patient, trop doux ; Et ce sont des vertus dont nous n'avons que faire. Vous croyez-vous de force a remorquer la sphere Qui, superbe, impossible a garder en prison, Sort de 1'ombre au-dessus du sinistre horizon ? Laissez la France, enorme etoile echevelee, Des ouragans hideux dissiper la melee, Et combattre, et, splendeur irritee, astre epars, Geante, tenir tete aux rois de toutes parts, Vider son carquois d'or sur tous ces Schinderhannes, Secouer sa criniere ardente, et dans leurs cranes, Dans leurs casques d'airain, dans leurs fronts, dans leurs yeu, Dans leurs coeurs, enfoncer ses rayons furieux ! Vous ne comprenez pas cette haine sacree. L'heure est sombre; il s'agit de sauver 1'empyree Qu'une nuee immonde et triste vient ternir, De degager le bleu lointain de 1'avenir, Et de faire une guerre implacable a 1'abime; Vous voyez en tremblant Paris etre sublime ; Et vous craignez, esprit myope et limite, Gette demagogic immense de clarte. Ah ! laissez cette France, espece d'incendie Dont la flammeindomptable est par les vents grandie, JANVIER. U3 Rugir, cribler d'eclairs la brume qui s'enfuit, Et faire repentir les princes de la nuit D'etre venus Jeter sur le volcan solaire Leur fange, et d'avoir mis la lumiere en colere! L'aube, pour ces rois vils, diflbrmes, teints de sang, Devient epouvantable en s'epanouissant ; Laissez s'epanouir la-haut cette deesse ! Ne genez pas, vous fait pour qu'on vous mene enlaisse, La grande nation qui ne veut pas de frein. Laissez la Marseillaise ivre de son refrain Se ruer eperdue a travers les batailles. La lumiere est un glaive ; elle fait des entailles Dans le nuage ainsi qu'un belier dans la tour; Laissez done s'accomplir la revanche du jour ! Vous 1'entravez au lieu de 1'aider. Dans 1'outrage, Un grand peuple doit etre admirable avec rage. Quand 1'obscurite fauve et perfide a couvert La plaine, et fait un champ sepulcral du pre vert, Du bois un ennemi, du fleuve un precipice, Quand elle a protege de sa noirceur propice Toutes les trahisons des renards et des loups, Quand tous les etres bas, visqueux, abjects, jaloux, L'affreux lynx, le chacal boiteux, 1'hyene obscene, L'aspic lache, ont pu, grace a la brume malsaine, Sortir, roder, glisser, ramper, boire du sang, Le matin vient ainsi qu'un vengeur, et Ton sent De 1'indignation dans le jour qui se leve. Quand Guillaume, ce spectre, et la Prusse, ce reve, 4M L'ANNEE TERRIBLE. Quand la meute des rois voraces, quand 1'essaim De tous les noirs oiseaux qu'anime un vil dessein Et que 1'instinct feroce aux carnages attire, Quand la guerre, a la fois larron, hydre et satyre, Quand les fleaux, que 1'ombre inexorable suit, Envahissent Fazur des peuples, font la nuit, Ne vous en melez pas, vous soldat cher au pretre; Laissez la France au seuil des gouffres apparaitre, Se dresser, empourprer les cimes, resplendir, Et, dardant en tous sens, du zenith au nadir, Son e"blouissement qui sauve et qui devore, Terrible, delivrer le ciel a coups d'aurore ! VI UNE BOMBE AUX FEUILLANTINES Qu'es-tu? quoi, tu descends dela-haut, miserable i Quoi! toi, le plomb, le feu, la mort, 1'inexorable, Reptile de la guerre au sillon tortueux, Quoi! toi, 1'assassinat cynique et monstrueux Que les princes du fond des nuits jettent aux homines, Toi, crime, toi, ruine et deuil, toi qui te nommes Haine, efTroi, guet-apens, carnage, horreur, courroux, C'est a travers 1'azur que tu t'abats sur nous ! Chute aflreuse de fer, e"closion infame, Fleur de bronze eclatee en petales de flamme, 10 J46 L'ANNEE TERRIBLE. vile foudre humaine, 6 toi par qui sont grands- Les bandits, et par qui sont divins les tyrans, Servants des forfaits royaux, prostituee, Par quel prodige as-tu jailli de la mice? Quelle usurpation sinistre de 1'eclair ! . Comment viens-tu du ciel, toi qui sors de 1'enfer! L'homme que tout a Theure effleura ta morsure, S'etait assis pensif au coin d'une masure. Ses yeux cherchaient dans 1'ombre un reve qui brilla \. II songeait; il avait, tout petit, joue Ik; Le passe devant lui, plein de voix enfantines, Apparaissait ; c'est la qu'etaient les Feuillantines; Ton tonnerre idiot foudroie un paradis. Oh! que c'etait charmant! comme on riait jadis ! Vieillir, c'est regarder une clarte decrue. Un jardin verdissait ou passe cette rue. L'obus acheve, helas, ce qu'a fait le pave. Ici les passereaux pillaient le seneve, Et les petits oiseaux se cherchaient des querelles; Les lueurs de ce bois etaient surnaturelles; Que d'arbres! quel air pur dans les rameauxtremblants! On fut la tete blonde, on a des cheveux blancs; On fut une esperance et Ton est un fantome. Oh ! comme on etait jeune a 1'ombre du vieux dome ! Maintenant on est vieux comme lui. Le voila. Ce passant reve. Ici son ame s'envola JANVIER. U7 Chantante, etc'estici qu'a ses vagues prunelles Apparurent des fleurs qui semblaient eternelles. Ici la vie etait de la lumiere; ici Marchait, sousle feuillage en avril epaissi, Sa mere qu'il tenait par un pan de sa robe. Souvenirs ! comme tout brusquement se derobe ! L'aube ouvrant sa corolle a ses regards a lui Dans ce ciel ou flamboie en ce moment sur lui L'epanouissement effroyable des bombes. 1'ineffable aurore ou volaient des colombes ! Get homme, que voici lugubre, etait joyeux. Mille eblouissements emerveillaient ses yeux. Printemps ! en ce jardin abondaient les pervenches, ' Les roses, et des tas de paquerettes blanches Qui toutes semblaient rire au soleil se chauffant, Et lui-meme etait fleur, puisqu'il etait enfant. VII LE PIGEON Sur terre un gouflre d'ombre enorme ou rien ne luit, Gomme si Ton avait verse la de la nuit, Et qui semble un lac noir; dans le ciel un point sombre. Lac etrange. Des flots, non, mais des toils sans nombre; Des ponts comme a Memphis, des tours comme aSion; Des tetes, des regards, des voix; 6 vision! Cette stagnation de tenebres murmure, Et ce lac est vivant, une enceinte le mure, Et sur lui de 1'abime on croit voir I'affreux sceau. Le lac sombre est la ville, et le point noir 1'oiseau; J50 L'ANNEE TERRIBLE. Le vague alerion vole au peuple fantome ; Et Tun vient au secours de 1'autre. G'est 1'atome Qui vient dans 1' ombre en aide au colosse. L'oiseau Ignore, et, doux lutteur, a travers ce reseau De nuee et de vent qui flotte dans 1'espace, II vole, il a son but, il veut, il cherche, il passe, Reconnaissant d'en haut fleuves, arbres, buissons, Par-dessus la rondeur des blemes horizons. II songe a sa femelle, a sa douce couvee, Au nid, a sa maison, pas encor retrouvee, Au roucoulement tendre, au mois de mai charmant ; II vole ; et cependant, au fond du firmament, II traine a son insu toute notre ombre humaine; Et tandis que 1'instinct vers son toil le ramene Et que sa petite ame est toute a ses amours, Sous sa plume humble et frele il a les noirs tambours, Les clairons, la mitraille eclatant par voices, La France et 1'Allemagne eperdument melees, La bataille, 1'assaut, les vaincus, les vainqueurs, Et le chuchotement mysterieux des coaurs, Et le vaste avenir qui, fatal, enveloppe Dans le sort de Paris le destin de 1'Europe. Oh ! qu'est-ce que c'est done que i'lnconnu qui fait JANVIER. 151 Croitre un germe malgre le roc qui 1'etouffait ; Qui, tenant, maniant, melant les vents, les ondes, Les tonnerres, la mer ou se perdent les sondes, Pour faire ce qui vit prenant ce qui n'est plus, Maitre des infmis, a tous les superflus, Et qui, puisqu'il permet la faute, la misere, Le mal, semble parfois manquer du necessaire; Qui pour une hirondelle edifie un donjon, Qui pour creer un lys, ou gonfler un bourgeon, Ou pousser une feuille a travers les ecorces, Prodigue 1'ocean mysterieux des forces; Qui n'a 1'air de savoir que faire de 1'amas Des neiges, et de 1'urne obscure des frimas Toujours prete a noyer les cieux ; qui parfois semble Laissant dependre tout d'un point d'appui qui tremble, D'un roseau, d'un hasard, d'un souffle aerien, S'epuiser en efforts prodigieux pour rien - r Qui se sert d'un titan moins bien que d'un pygmee; Qui depense en colere inutile, en fumee, Tous ces geants, Vesuve, Etna, Chimborazo, Et fait porter un monde a 1'aile d'un oiseau! VIII LA SORTIE L'aube froide blemit, vaguement apparue. Une troupe defile en ordre dans la rue ; Je la suis, eritrame par ce grand bruit vivant \ Que font les pas humains quand ils vont en avant. Ge sont des citoyens partant pour la bataille. Purs soldats! Dans les rangs, plus petit par la taille. Mais egal par le coeur, 1'enfant avec fierte Tient par la main son pere, et la femme a cote on? que nous imports ! Quelque tache qu'il ait, quelque laurier qu'il porte, JANVIER. 461 Frere, il'n'eveille en moi que le meme appetit, Je le de"vore grand, je le mange petit. L'ours n'ayant pas compris ces paroles d'un sage, Le grand lion clement lui grifla le visage Et 1'eborgna ; s^ bien que Tours, devant temoins, Eut la honte de plus avec un rail de moins. it XI ENTRE DEUX BOMBARDEMENTS Des votre premier cri, Jeanne, vous excitiez Nos admirations autant que nos pities ; Vous naissiez ; vous aviez cette toute-puissance, La grace ; vous etiez la creche qu'on encense, L'humble marmot divin qui n'a point encor d'yeux, Et qu'une etoile vient chercher du haut des cieux ; Puis vous eutes six jours, vous eutes six semaines, Puis six mois, lueur frele en nos ombres humaines. Jeanne, vous avancez en age cependant ; Vous avez des cheveux, vous avez une dent, Et vous voila deja presque un grand personnage. En vous a peine un peu du nouveau-ne surnage ; 164 L'ANNEE TERRIBLE. Vous voulez etre a terre; il vous faut le peril, La marche, et le maillot vous semble pue"ril ; Votre frerc plus vieux chante la Marseillaise ; II a deux ans ; et vous, vous grimpez sur ma chaise, Ou, fiere, vous rampez derriere un paravent; Vous voulez un jouet savant, meme vivant ; Avec un jeune chat vous etes en menage ; La croissance vous tient dans son souple engrenage Et remplace 1'enfant qui vagit par 1'enfant Qui jase, et Thumble cri par le cri triomphant; L'ange qui mange rit de 1'ange a la mamelle; Vous vous transfigurez sans cesse, et le temps mele A la Jeanne d'hier la Jeanne d'aujourd'hui. A chaque pas qu'il fait, 1'enfant derriere lui Laisse plusieurs petits fant6mes de lui-meme. On se souvient de tous, on les pleure, on les aime, Et ce seraient des morts s'il n'etait vivant, lui. Dejct plus d'une etoile en ce doux astre a lui. II semble qu'en cet etre enchante, pour nous plaire, Chaque age tour a tour donne son exemplaire ; G'est un soleil levant que ce petit destin ! Car le sort est masque de rayons le matin ; Et les blancheurs de 1'aube , aimable et chaste fete , Viennent 1'une apres I'autre entourer cette tete Et lui faire on ne sait quel pur couronnement. On dirait que la vie, avec un soin charmant, JANVIER. 465 Essaie a ce je*sus toutes les aureoles, Se preparant ainsi par les caresses molles, Les roses, les baisers, le rire frais et prompt, A lui mettre plus tard les epines aa front. XII Mais, encore une fois, qui done a ce pauvre homme A livre ce Paris qui contient Sparte et Rome ? Ou done a-t-on ete chercher ce guide-la? Qui done a nos destins terribles le mela? Ainsi, lorsqu'il s'agit de s'evader du gouffre, De sortir du chaos qui menace et qui souflre, De dissiper la nuit , de monter au-dessus Des nuages profonds dans 1'abime apercus, Et de verser 1'aurore aux vagues infmies, Nous ne nous fions plus a ces quatre genies, Audace, Humanite, Volonte, Liberte, Qui trainent dans les cieux le char de la clarte, Et que tu fais bondir sous ta main familiere, France; on prend pour meneur et pour auxiliaire On ne sait quel pauvre etre obscurement conduit , Lent et fidele, ayant derriere lui la nuit, Dont le supreme instinct serait d'etre immobile, 463 L'ANNEE TERRIBLE. Et qui , tatant Vespace et tendant sa sebile, Sans tactique, sans but, sans cole-re, sans art, Attend de I'inconnu I'aumone d'un hasard! C'est le moment de mettre en fuite 1'ombre noire Et d'ouvrir cette porte altiere, la victoire ; On ne se croirait pas guide, garde, -ni sur De pouvoir s'enfoncer fierement dans 1'azur, Et d'echapper aux chocs, aux fureurs, aux huees, Aux coups de fronde, aux vents, a travers les nuees, Et d'eviter 1'ecueil, la chute, le re"cif, Si cet humble petit marcheur, morne et poussif, Jleveur comme la taupe, utile comme 1'ane, Ne completait 1'enorme attelage qui plane ! QVLOI ! dans 1'heure oil la France est en peril , ayant Pour tirer hors des flots le quadrige effrayant, Les quatre esprits geants qui brisent tous les voiles, Monstres dont la criniere est melee aux etoiles Et que suit, essouffle, 1'essaim des aquilons, . Nous disons : Ge n'est pas assez ! et nous voulons Un renfort, et, voyant le precipice immense, Voyant 1'ombre qu'il faut franchir, notre demence, Devant le noir nadir et le zenith vermeil , Ajoute un chien d'aveugle aux chevaux du soleil ! XIII CAPITULATION Ainsi les nations les plus grandes chavirent ! C'est a 1'avortement que tes travaux servirent, peuple ! et tu dis : Quoi ! pour cela nous restions Debout toute la nuit sur les hauls bastions! C'est pour cela qu'on fut brave, altier, invincible, Et que, la Prusse etant la fleche, on fut la cible; C'est pour cela qu'on fut heros, qu'on fut martyr; C'est pour cela qu'on a combattu plus que Tyr, Plus que Sagonte, plus que Byzance et Corinthe ; C'est pour cela qu'on a cinq mois subi 1'etreinte De ces Teutons furtifs, noirs, ayant dans les yeux La sinistre stupeur des bois mysterieux ! C'est pour cela qu'on a lutte, creuse des mines, Rompu des ponts, brave" la peste et les famines, 470 L'ANNEE TERRIBLE. Fait des fosses, plante des pieux, bati des forts, France, et qu'on a rempli de la gerbe des morts Le tombeau, cette grange obscure des batailles! G'est pour cela qu'on a ve"cu sous les mitrailles! Cieux profonds ! apres tant d'epreuves, apres tant D'efforts du grand Paris, sanglant, broye, content, Apres, 1'auguste espoir, apres 1'immense attente De la cite superbe a vaincre haletante, Qui semblait, se ruant sur les canons d'airain, Ronger son mur ainsi que le cheval son frein ; Quand la vertu croissait dans les douleurs accrues, Quand les petits enfants, bombardes dans les rues, Ramassaient en riant obus et biscayens, Quand pas un n'a faibli parmi les citoyens, Quand on etait la, prets a sortir, trois cent mille, Ce tas de gens de guerre a rendu cette ville ! Avec ton devoument, ta fureur, ta fierte, Et ton courage, ils ont fait de la lachete, peuple, et ce sera le frisson de 1'histoire De voir a tant de honte aboutir tant de gloire ! Paris, 27 Janvier. FEVRIER AVANT LA CONCLUSION DU TRAITE Si nous tcrminions cette guerre Comme la Prusse le voudrait, La France serai t comme un verre Stir la table d'un cabaret ; On le vide, puis on le brise. Notre fier pays disparait. deuil ! il est ce qu'on meprise, Lui qui fut ce qu'on admirait. L'ANNEE TERRIBLE. Noir lendemain! 1'effroi pour regie. Toute lie est hue a son tour; Et le vautour vient apres 1'aigle, Et 1'orfraie apres le vautour; Deux provinces ecartelees; Strasbourg en croix, Metz au cachot ; Sedan, deserteur des melees, Marquant la France d'un fer chaud; Partout, dans toute ame captive, Le gout abject d'un vil bonheur Remplace 1'orgueil ; on cultive La croissance du deshonneur ; Notre antique splendeur fletrie; L'opprobre sur nos grands combats; L'etonnement de la patrie Point accoutumee aux fronts bas ; L'ennemi dans nos citadelles, Sur nos tours 1'ombre d'Attila, De sorte que les hirondelles Disent : la France n'est plus la! FfiVRIER. 175 La bouche pleine de Bazaine, La renommee au vol brise Sal it de sa bave malsaine Son vieux clairon vertdegrise; Si Ton se bat, c'est centre un frere ; On ne sait plus ton nom, Bayard! On est un assassin pour faire Oublier qu'on fut un fuyard; Une apre nuit sur les fronts monte ; Nulle ame n'ose s'envoler; Le ciel constate notre honte Par le refus de s'etoiler; Froid sombre! on voit, a plis funebres, Entre les peuples se fermer Une profondeur de tenebres Telle qu'on ne peut plus s'aimer ; Entre France et Prusse on s'abhorre; Tout ce troupeau d'hommes nous halt; Et notre eclipse est leur aurore, Et notre tombe est leur souhait ; 176 L'ANNEE TERRIBLE. Naufrage ! Adieu les grandes laches ! Tout est trompe ; tout est trompeur ; On dit de nos drapeaux : Ges laches ! Et de nos canons : Us ont peur! Plus de fierte; plus d'esperance; Sur 1'histoire un suaire epais... Dieu, ne fais pas tomber la France Dans I'abime de cette paix! Bordeaux, 14 fevrier. II AUX REVEURS DE MONARGHIE Je suis en republique, et pour roi j'ai moi-meme. Sachez qu'on ne met point aux voix ce droit supreme; Ecoulez bien, messieurs, et tenez pour certain Qu'on n'escamote pas la France un beau matin. Nous, enfants de Paris, cousins des Grecs d'Athenes, Nous raillons et frappons. Nous avons dans les veines Non du sang de fellahs ni du sang d'esclavons, Mais un bon sang gaulois et francais. Nous avons Pour peres les grognards et les Francs pour ancetres Retenez bien ceci que nous sommes les maitres. La Liberte jamais en vain ne nous parla. Souvenez-vous aussi que nos mains que voila, Ayant brise des rois, peuvent briser des cuistres. 178 L'ANNEE TERRIBLE. Bien. Faites-vous prefets, ambassadeurs, ministres, Et dites-vous les uns aux autres grand merci. faquins, gorgez-vous. N'ayez d'aulre souci, Dans ces royaux logis dont vous faites vos antres, Que d'aplatir vos coeurs et d'arrondir vos ventres; Emplissez-vous d'orgueil, de vanite, d'argent, Bien. Allez. Nous aurons un mepris indulgent, Nous nous detournerons et vous laisserons faire; L'homme ne peut hater 1'heure que Dieu diflere. Soit. Mais n'attentez pas au droit du peuple entier. Le droit au fond des coeurs, libre, indomptable, altier, Vit, guette lous vos pas, vous juge, vous defie, Et vous attend. J'affirme et je vous certifie Que vous seriez hardis d'y toucher seulement Rien que pour essayer et pour voir un moment! Rois, larrons! vous avez des poches assez grandes Pour y mettre tout 1'or du pays, les offrandes Des pauvres, le budget, tous nos millions, mais Pour y mettre nos droits et notre honneur, jamais ! Jamais vous n'y mettrez la grande Republique. D'un cote" tout un peuple; et de 1'autre une clique! Qu'est votre droit divin devant le droit humain? Nous votons aujourd'hui, nous voterons demain. Le souverain, c'est nous; nous voulons, tous ensemble, Regner comme il nous plait, choisir qui bon nous semble, FfcVRIER. 179 Nommer qui nous convient dans noire bulletin. Gare a qui met la g rifle aux boites du scrutin ! Gare a ceux d'enlre vous qui fausseraient le vote! Nous leur ferions danser une telle gavotte, Avec des violons si bien faits tout expres, Qu'ils en seraienl encor pales dix ans apres! Ill ET COURONNEMENTS Cet homme est laid, cet homme est vieux, cet homme est bete. Qu'est-ce que vous mettez sur cette pauvre tete ? Une couronne? Non, deux couronnes. Non, trois. Gelle des empereurs avec celle des rois, Le laurier de Cesar, la croix de Charlemagne, Et puis un peu de France et beaucoup d'Allemagne. Sous cet amas jadis Charles Quint vacilla. La paix du monde tient a ce que tout cela Sur ce vieux front tremblant demeure en equilibre. Ce bonhomme vraiment serait plus heureux libre, Et sans lui nous serions plus a notre aise aussi. S'il a mal digere, le ciel est obscurci ; 42 L'ANNEE TERRIBLE. Son moindre borborygme est une apre secousse ; On chancelle s'il crache, on s'ecroule s'il tousse ; Son ignorance fait sur la terre un brouillard. Pourquoi ne pas laisser tranquille ce vieillard? S'il n'avait ni soldats, ni dues, ni connetables, Nous le recevrions volontiers a nos tables ; Nos verres, sous le pampre, au soleil, en plein vent, Ghoqueraient le tien, sire, et tu serais vivant. Non, Ton t'empaille idole, et Ton te petrifie Sous un lourd casque a pointe, et, comme on se defie Du roi d'en haul jaloux des rois d'en bas, on met, Sire, un paratonnerre en cuivre a ton sommet; Et ton peuple est si fier qu'il t' adore ; on t'affuble D'un manteau comme on passe au pape une chasuble, Et te voila tyran, et nous t'avons sur nous, Le gout de l'homme etant de se mettre a genoux. Tu portes desormais 1'Etna comme Encelade, Et comme Atlas le monde. maitre, sois malade, Infirme, catarrheux, vieux tant que tu voudras, Claque des dents avec la fievre entre deux draps, Qu'importe ! 1'univers n'en est pas moins ta chose. L' Europe est un effet dont tu seras la cause. Rayonne. A ta cheville aucun heros ne va. Bossuet jettera sous tes pieds Jehovah ; Tu seras proclame Tres-Haut en pleine chaire. Un roi, fut-il un nain, fut-il un pauvre here, Hydropique, goitreux, perclus, tortu, fourbu, Moins ferme sur ses pieds qu'un reitre ayant trop bu, FfcVRIER. 183 Eut-il morve et farcin, rachis, goutte et gravelle, Fut-il maigre d'esprit et petit de cervelle, N'eut-il pas beaucoup plus de caboche qu'un rat, Fut-il, sous la splendeur du cordon d'apparat, Dans 1'ombre enguirlande d'un engin herniaire, Reste auguste et puissant jusqu'a I'heure derniere Et jusqu'au soubresaut de son hoquet final ; Tous, 1'homme de 1'autel, I'homme du tribunal, Prosternent devant lui leur grave platitude; II a 1'eflarement de la decrepitude, G'est toujours Cesar; meme en ruine et mourant, La majeste s'obstine et le couvre, il est grand; Et la pourpre est sur lui, sainte, splendide, austere, Quand du sceptre et du trone il passe aux vers de terre; Agonisant, il regne ; on le voit s'assoupir, On craint presque un tonnerre en son dernier soupir, La foule aux reins courbes le place en un tel temple Qu'elle tremble, et d'en bas 1'admire et le contemple Quand miserable il enfre au sepulcre beant, Et le croit encor dieu qu'il est deja neant. IV A CEUX QUI REPARLENT DE FRATERNITE Quand nous serons vainqueurs, nous verrons. Montrons-leur Jusque-la, le dedain qui sied a la douleur. L'oeil aprement baisse convient a la defaite. Libre, on etait apotre, esclave, on est prophetc; Nous sommes garrottes! Plus de nations sceurs! Et je predis 1'abime a nos envahisseurs. C'est la fierte de ceux qu'on a mis a la chaine De n'avoir deeormais d'autre abri quo la haine. 486 L'ANNEE TERRIBLE. Aimer les Allemands? Gela viendra, le jour Oil par droit de victoire on aura droit d'amour. La declaration de paix n'est jamais franche De ceux qui, terrasses, n'ont pas pris leur revanche; Attendons notre tour de barrer le chemin. Mettons-les sous nos pieds, puis tendons-leur la main, Je ne puis que saigner tant que la France pleure. Ne me parlez done pas de Concorde a cette heure ; line fraternite begayee a demi Et trop tot, fait hausser 1'epaule a 1'ennemi ; Et 1'offre de donner aux rancunes relache Qui demain sera digne, aujourd'hui serait lache. LOI DE FORMATION DU PROGRES Une derniere guerre! helas, il la faut ! oui. Quoi! le deuil triomphant, le meurtre epanoui, Sont les conditions de nos progres! Mystere! Quel est done ce travail etrange de la terre? Quelle est done cette loi du developpement De 1'homme par 1'enfer, la peine et le tourment ? Pour quelque but final dont notre humble prunelle N'apercoit meme pas la lueur eternelle, 188 L'ANNEE TERRIBLE. L'etre des profondeurs a-t-il done decrete Dans les azurs sans fond de la sublimite, Que 1'homme ne doit point faire un pas qui n'enseigno De quel pied il chancelle et de quel flanc il saigne, Que la douleur est 1'or dont se paie ici-bas Le bonheur achete par tant d'apres combats ; Que toute Rome doit commencer par un antre ; Que tout enfantement doit dechirer le ventre ; Qu'en ce monde 1'idee aussi bien que la chair Doit saigner, et, touchee en naissant par le fer, Doit avoir, pour le deuil comme pour 1'esperance, Son mystedeux sceau de vie et de souflrance Dans cette cicatrice auguste, le nombril ; Que 1'oeuf de Tavenir, pour eclore en avril, Doit etre depose dans une chose morte ; Qu'il faut que le bien naisse et que 1'epi mur sorte De cette plaie en fleur qu'on nomine le sillon ; Que le cri jaillit mieux en mordant le baillon ; Que 1'homme doit atleindre a des Edens supremes Dont la porte deja, dans 1'ombre des problemes, Apparait radieuse a ses yeux enflammes, Mais que les deux battants en resteront fermes, Malgre le saint, le Christ, le prophete et 1'apotre, Si Satan n'ouvre 1'un, si Gam n'ouvre 1'autre? contradictions terribles ! d'un cote On voit la loi de paix, de vie et de bonte F&VRIER. 189 Par-dessus 1'infini dans les prodiges luire; Et de I'autre on ecoute une voix triste dire : Penseurs, reformateurs, porte-flambeaux, esprils, Lutteurs, vous atteindrez 1'ideal ! a quel prix? Au prix du sang, des fers, du deuil, des hecatombes. La route du progres, c'est le chemin des tombes. Voyez : le genre humain, a cette heure opprime Par les forces sans yeux dont ce globe est forme, Doit vaincre la matiere, et,, c'est Ik le probleme, L'enchainer, pour se mettre en liberte lui-meme. L'homme pread la nature enorme corps a corps ; Mais comme elle resiste! elle abat les plus forts. Derriere 1'inconnu la nuit se barricade ; Le monde entier n'estplus qu'une vaste embuscade; Tout est piege; le sphinx, avant d'etre dompte, Empreint son ongle au flanc de l'homme epouvante. Par moments il sourit et fait des o fires traitres ; Les savants, les songeurs, ceux- qui sont les seuls pretres, Cedent a ces appels funebres et moqueurs; L'enigme invite, embrasse et brise ses vainqueurs; J.es elements, du moms ce qu'ainsi I'erreur nomme, Ont des attractions redoutables sur 1'homme ; La terre au flanc profond tente Empedocle, et 1'eau Tente Jason, Diaz, Gama, Marco Polo, Et Colomb que dirige au fond des flots sonores Le doigt du cavalier sinistre des Acores ; <90 L'ANNEE TERRIBLE. Le feu tente Fulton, 1'airtente Montgolfier; L'homme fait pour tout vaincre ose tout defier. Maintenant regardez les cadavres. La somme De tous les combattants que le progres consomme, Etonne le sepulcre et fait rever la mort. Combien d'infortun6s noye"s dans leur effort Pour atteindre a des bords nouveaux et fecondables ! Les decouvertes sont des filles formidables Qui dans leur lit tragique etoufient leurs amants. loi ! tous les tombeaux contiennent des aimants ; Les grands cceurs ont 1'amour lugubrc du martyre, Et le rayonnement du precipice attire. Ceux-ci sacrifiant, ceux-la sacrifies. Cette croissance humaine ou vous vous confiez Sur nos difformites se developpe et monte. Destin terrifiant ! tout sert, meme la honte ; La prostitution a sa fecondile ; Le crime a son emploi dans la fatalite ; l^tant corruption, un germe y peut eclore. Ceci qu'on aime nait de ceci qu'on deplore. Ce qu'on voit clairement, c'est qu'on souffre. Pourquoi? On entre dans le mieux avec des cris d'effroi ; On sort presque a regret du pire oil Ton sjourne. Le genre humain gravit un escalier qui tourne FfiVRIER. 491 Et plonge dans la nuit pour rentrer dans le jour ; On perd le bien de vue et le mal tour a tour ; Le meurtre est bon ; la mort sauve ; la loi morale Se courbe et disparait dans 1'obscure spirale. A de certains moments, a Tyr comme a Sion, Ce qu'on prend pour le crime est la punition; Punition utile et feconde, ou surnage On ne sait quelle vie eclose du carnage. Les dalles de 1'histoire, avec leurs alTreux tas De trahisons, de vols, d'ordures, d'attentats, Avec leur effroyable encombrement de boue Ou de tous les Gesars on voit passer la roue, Avec leurs Tigellins, avec leurs Borgias, Ne seraient que 1'etable infame d'Augias, La latrine et 1'egout du sort, sans le lavage De sang que par instants Dieu fait surce pavage. G'est dans le sang que Rome et Venise ont fleuri. Du sang ! et Ton entend dans 1'histoire ce cri : Une aile sort du ver et 1'un engendre 1'autre. L'age qui plane est fils du siecle qui se vautre. Le monde reverdit dans le deuil, dans 1'horreur; Champ sombre dont Nemrod est le dur laboureur! Toute fleur est d'abord fumier, et la nature Commence par manger sa propre pourriture ; La raigon n'a raison qu'apres avoir eu tort ; i9i L'AN.NEE TEKKIBLE. Pour avancer d'un pas le genre humain se tord; Ghaque evolution qu'il fait, dans la tourmente Semble une apocalypse oil quelqu'un se lamente. Ouvrage lumineux, tenebreux ouvrier. Sitot que le char marchc il se met a crier. L'esclavage est un pas sur l'anthropophagie ; La guillotine, aflreuse et de meurtres rougie, Est un pas sur le croc, le pal et le bucher ; La guerre est un berger tout autant qu'un boucher ; Cyrus crie : en avant ! tous les grands chefs d'armees, Trouanl le genre humain de routes enflammees, Ont une tache d'aube au front, noirs eclaireurs; Us refoulent la nuit, les brouillards, les erreurs, L' ombre, et le conquerant est le missionnaire Terrible du rayon que contient le tonnerre. Sesostris vivifie en tuant, Gengiskan Est la lave feconde et sombre du volcan. Alexandre ensemence, Attila fertilise. Ge monde, que 1'effort douloureux civilise. Gette creation oil 1'aube pleure et luit, Oil rien n'eclot qu'apres avoir etc detruit, Ou les accouplements resultent des divorces, Oil Dieu semble englouti sous le chaos des forces, FfiVRlEH. + Ou le bourgeon jaillit du noeud qui 1'etouffait, G'est du mal qui travaille ct du bien qui se fait. Mais quelle ombre ! quels flots de fumee et d'ecume ! Quelles illusions d'optique en cette brume! Est-ce un liberateur, ce tigre qui bondit? Ce chef, est-ce un heros ou bien est-c'e un bandit ? Devinez. Qui le sait ? dans ces profondeurs faites De crime et de vertu, de meurtres et de fetes, Trompe par ce qu'on voit et par ce qu'on entend. Comment retrouver 1'astre en tant d'horreur flottant ? De la vient qu'autrefois tout semblait vain et trouble; Tout semblait de la nuit qui monte et qui redouble ; Le vaste ecroulement des faits tumultueux, Les combats, les assauts trattres et tortueux, Les Carthages, les Tyrs, les Byzances, les Romes. Les catastrophes, chute epouvantable d'hommes. Avaient 1'air d'un tourment sterile; et, se suivant Comme la grele suit les coleres du vent, Et comme la chaleur succede a la froidure, Semblaient ne degager qu'une loi : Rien ne dure. Les nations, courbant la tete, n'avaient plus D'autre philosophic en ces flux et reflux Que la rapidite des chars passant sur elles ; 13 194 L'ANNEE TE1UUBLE. Nul ne voyait le but de ces values querelles ; Et Flaccus s'ecriait ; Puisque tout fuit, aimons, Vivons, et regardons tomber I'ombre des monts ; Riez, chantez, cueillez des grappes dans les treilles Pour les pendre, 6 Lyde, derriere vos oreilles; Ce peu de chose est tout. Par Bacchus, sur le poids Des he'ros, des grandeurs, de la gloire et des rois. Je questionnerai Garon, le passeur d' ombres ! Depuis on a compris. Les foules et les nombres Ont perdu leur aspect de chaos par degres, Laissant vaguement voir quelques points eclaires. Quo! ! la guerre, le choc alternatif et rude Des batailles tombant sur 1'apre multitude, Sur le bloc triste et brut des fauves nations, Quoi ! ces fremissements et ces commotions Que donne au droit qui nait, au peuple qui se leve, La rencontre sonore et feroce du glaive, Ge vaste tourbillon d'etincelles qui sort Des combats, des heros s'entreheurtant, du sort, Ge tumulte insense des camps et des tueries, Quoi! le pietinement de ces cavaleries, Les escadrons couvrant d'eclairs les regiments, Quoi ! ces coups de canon battant ces murs fumants. FfcVRIGH. 195 Ces coups d'epieux, ces coups d'estocs, ces coups de piques, Le retentissemeut des cuirasses epiques, Ces victoires broyant les hommes, cet enfer, Quoi ! les sabres sonnant sur les casques de fer, L'epouvante, les cris des mourants qu'on egorge... G'est le bruit des marteaux du progres dans la forge. Helas ! En meme temps, 1'infini, qui connait L'endroit ou chaque cause aboutit, et qui n'est Qu'une incommensurable et haute conscience, Faite d'immensite, de paix, de patience, Laisse, sachant le but, choisissant le moyen, Souvent, helas! le mal se faire avec du bien; Telle est la profondeur de 1'ordre; obscur, supreme, Tranquille, et s'affirmant par ses dementis meme. G'est ainsi qu'un bandit de Marc Aurele est ne ; C'est ainsi que, hideux, devant l'homme etonne, Le ciel y consentant, avec le Christ auguste, Avec la loi d'un saint, avec la mort d'un juste, Avec ces mots si doux : Nourris quiconque a faim. Aime autrui comme toi. Ne fais pas au prochain Ce que tu ne veux pas qu'a toi-meme on te fasse. Avec cette morale ou tout est vie et grace, Avec ces dogmes pris au plus serein des cieux, Loyola construisit son piege monstrueux ; Sombre araigne*e a qui Dieu, pour tisser sa toile, 496 L'ANNEE TERRIBLE. Donnait des fils d'aurore et des rayons d'etoile. Et meme, en regardant plus haul, quel est celui Qui s'ecrira : Je suis 1'astre, et j'ai toujours lui; Je n'ai jamais failli, jamais peche; j'ignore Les coups du tentateur a ma vitre sonore ; Je suis sans faute. Est-il un juste audacieux Qui s'ose affirmer pur devant 1'azur des cieux? L'homme a beau faire, il faut qu'il cede a sa nature; Une femme 1'emeut, denouant sa ceinture, II boit, il mange, il dort, il a froid, il a chaud; Parfois la plus grande ame et le coeur le plus haut Succombe aux appetits d'en bas ; et 1'esprit quete Les satisfactions immondes de la bete, Regarde a la fenetre obscene, et va, les soirs, Roder de honte en honte au seuil des bouges noirs. Oui, c'est la porte abjecte, et cependant j'y passe, Dit Gaton a voix haute et Jean-Jacque a voix basse. La Syrienne chante a Virgile Evohe ; Socrate aime Aspasie, Horace suit Chloe ; Tout homme est le sujet de la chair miserable; Le corps est condamne, le sang est incurable; Pas un sage n'a pu se dire, en verite, Gueri de la nature et de I'humanite. Mai, bien, tel est le triste et difforme melange. FfcVRIER. *97 Le bien est un linceul en meme temps qu'un lange; Si le mal est sepulcre, il est aussi berceau; Us naissent 1'un de 1'autre, et la vie est leur sceau. Les philosophes pleins de crainte ou d'esperance, Songent et n'ont entre eux pas d'autre difference, En revelant 1'Eden, et meme en le prouvant, Que le voir en arriere ou le voir en avant. Les sages du passe disent : - - I'homme recule ; II sort de la lumiere, il entre au crepuscule, L'homme est parti de tout pour naufrager dans rien. Us disent : bien el mal. Nous disons : mal et bien. Mal et bien, est-ce la le mot? le chiffre unique? Le dogme? est-ce d'Isis la derniere tunrque? Mal et bien, est-ce latoute la loi? La loi! Qui la connait? Quelqu'un parmi nous, hors de soi Comme en soi, sous 1'amas de faits, d'epoques, d'ages, A-t-il perce ce gouflre et fait ces grands sondages? Quelqu'un demele-t-il le germe originel? Quelqu'un voit-il le point extreme du tunnel? Quelqu'un voit-il la base et voit-il la toiture ? Avons-nous seulement penetre la nature? Qu'est-ce que la lumiere et qu'est-ce que 1'aimant? Qu'est le cerveau? de quoi se fait le mouvement? D'ou vient que la chaleur manque aux rayons de lune? nuit, qu'est-ce qu'une ame? un astre en est-il une? Le parfum est-il 1'ame errante du pistil? 198 L'ANNEE TERRIBLE. Une fleur soufire-t-elle? un rocher pense-t-il? Qu'est-ce que 1'Onde? Etnas, Cotopaxis, Vesuves, D'oii vient le flamboiement de vos enormes cuves? Oil done est la poulie et la corde et le seau Qui pendent dans ton puits, 6 noir Chimborazo? Vivants! distinguons-nous une chose d'un etre? Qu'est-ce que mourir? dis, mortel ! qu'est-ce que naitre? Vous demandez d'un fait : est-ce toute la loi? Voyons, qui que tu sois, toi qui paries, dis-moi, Qu'es-tu? Tu veux sonder 1'abime? es-tu de force A scruter le travail des seves sous 1'ecorce; A guetter, dans la nuit des filons souterrains, L'hymen de 1'eau terrestre avec les flots marins Et la formation des metaux; a poursuivre Dans leurs antres le plomb, le mercure et le cuivre, Si bien que tu pourrais dire : Voici comment L'or se fait dans la terre et 1'aube au firmament! Le peux-tu? parle. Non. Eh bien, sois econome D'axiomes sur Dieu, de sentences sur 1'homme, Et ne prononce pas d'arrets dans 1'infini. Et qui done ici-bas, qui, maudit ou beni, Peut de quoi que ce soil, force, ame, esprit, matiere, Dire : Ce que j'ai la, c'est la loi tout entiere ; Ceci, c'est Dieu, complet, avec tous ses rayons ; Mettez-le-moi bien vite en vos collections, Et tirez le verrou de peur qu'il ne s'echappe. Savant dans son usine ou pretre sous sa chape, Qui done nous montrera le sort des deux cotes? FfcVRIER. 199 Qui se promenera dans les eternites, Comme dans les jardins de Versailles Lenotre ? Qui done mesurera 1'ombre d'un bout a 1'autre, Et la vie et la tombe, espaces inou'is Oil le monceau des jours meurt sous 1'amas des nuits, Oil de vagues eclairs dans les tenebres glissent, Oil les extremites des lois s'evanouissent ! Que cette obscure loi du progres dans le deuil, Du succes dans la chute et du port dans 1'ecueil, Soit vraie ou fausse, absurde et folle, ou demontree; Que, dragon, de 1'Eden elle garde 1'enlree, Ou ne soit qu'un mirage informe, le certain G'est que, devant 1'enigme et devant le destin, Les plus fermes parfois s'etonnent et flechissent. A peine dans la nuit quelques cimes blanchissent. Que la brume a deja repris d'autres sommets; De grands monts, qui semblaient lumineux a jamais, Qu'on croyait delivres de 1'abime, s'y dressent, Mais noirs, et, lentement effaces, disparaissent. Toutes les verites se montrent un moment, Puis se voilent; le verbe avorte en begaiement; Le jour, si c'est du jour que cette clarte sombre, N'a 1'air de se lever que pour regarder 1'ombre ; On ne voit plus 10 phare ; on ne sait que penser ; Vient-on de recnler, ou vient-on d'avancer? Oh ! dans 1'ascension humaine, que la marche 200 L'ANNEE TERRIBLE. \ Est lente, et comme on sent la pesanteur de 1'arche ! Comme ceux qui de tous portent les interets Ont 1'epaule meurtrie aux angles du progres ! Comme tout se defait et retombe a mesure ! Pas de principe acquis ; pas de conquete sure ; A rinstant ou Ton croit 1'edifice acheve, II s'ecroule, ecrasant celui qui 1'a reve; Le plus grand siecle peut avoir son heure immonde ; Parfois sur tous les points du globe un fleau gronde, Et 1'homme semble pris d'un acces de fureur. L'Europeen, ce frere aine, joute d'horreur Avec le cara'ibe, avec le malabare ; L' Anglais civilise passe 1'Indou barbare ; pugilat hideux de Londre et de Delhy! Le but humain s'eclipse en un infame oubli, 11 est nuit du Danube au Nil, du Gange a 1'Ebre. Fete au Nord ; c'est la mort du Midi qu'on celebre. Europe, dit Berlin, ris, la France n'est plus! genre humain, malgre tant d'ages revolus, Ta vieille loi de haine est toujours la plus forte; L'Evangile est toujours la grande clarte morte, Le jdiir fuit, la paix saigne et 1' amour est proscrit, Et Ton n'a pas encor decloue Jesus-Christ. MARS N'importe, ayons foi ! Tout s'agite, Comme au fond d'un songe effrayant. Tout marine et court, et 1'homme quitte L'ancien rivage apre et fuyant. On va de la nuit a 1'aurore, Du noir sepulcre au nid sonore, Et des hydres aux alcyons. T.es temeraircs sont les sages. Us son dent ces profonds passages Qu'on nomme Revolutions. Prophetes maigrls par les jeunes, poetes au Pier clairon, 2